Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle

par Jean Marie Champeau 14 Mai 2021, 08:25 application guerre

14-18, Le camouflage Dazzle

 

Peinture à l'huile d'Edward Wadsworth (1919).

Lors de la première guerre, les sous-marins prennent rapidement une importance stratégique par la menace qu’ils font peser sur le trafic maritime.

 

Le torpillage du Lusitania britannique, le 7 mai 1915, avec mille deux cents personnes à bord, frappe les esprits et démontre l’efficacité des U-Boots.

 

Le 1er janvier 1917, l’Allemagne lance une guerre sous-marine illimitée. En six mois, cinq cents navires sont envoyés par le fond. À l’entrée en guerre des États-Unis, en avril, les pertes dues aux submersibles atteignent les 20 pour cent.

Assigné à diverses missions de patrouille sous-marine et de déminage, le lieutenant Wilkinson, un artiste britannique, apprend en avril 1917 les ravages causés par les U-Boots, dont l'activité venait de s'intensifier. 
Il réfléchit alors à un moyen de soustraire les navires à la vue des périscopes. Constatant qu'aucune technologie ne permettrait un tel artifice, il eut l'idée de recourir à des motifs en lignes brisées pour décorer les navires, et ainsi embrouiller les sous-mariniers.

Télémètre

 

L'U-Boot attaquant doit estimer rapidement, la distance, le cap et la vitesse de sa cible. La faible vitesse des torpilles oblige à anticiper la position du navire au moment où il croisera la trajectoire de l'engin. Des peintures fortement contrastées empêcheraient de distinguer la véritable forme du navire et l'endroit où se forment les vagues d'étrave.

L'objectif de ce décor n'était pas de dissimuler le navire, mais d'empêcher l'adversaire d'identifier avec précision le type de navire, ses dimensions, sa vitesse et son cap. Son efficacité reposerait sur l'illusion d'optique créée par des motifs entrecroisés, qui perturbent la vision d'un observateur pour évaluer la distance de tir. 

En effet, les appareils de visée de l'époque étaient des télémètres optiques basés sur le principe de coïncidence de plusieurs mètres d'envergure. L'observateur devait régler l'appareil de façon que les deux facettes de l'image projetée dans l'oculaire par un jeu de miroirs se rejoignent parfaitement, afin de donner une seule image du navire ennemi. 
Les motifs disruptifs avaient pour but de perturber la vue de l'observateur au moyen d'une illusion d'optique, et de l'empêcher de reconstituer une image cohérente dans l'appareil.
 

Camouflage

camouflage sur un cargo

L'amirauté fut rapidement séduite par l'idée du camouflage disruptif. Le navire marchand SS Industry fut peint de la sorte, afin d'en vérifier l'efficacité. 


Le test fut concluant et cette innovation fut immédiatement adoptée par l'amirauté. 
Elle créa une unité de brouillage perceptif spécialisée à la tête de laquelle elle plaça le lieutenant Norman Wilkinson qui fit appel à Edward Wadsworth, artiste réputé du courant cubiste, pour imaginer des combinaisons de formes et de couleurs qui, reproduites sur la coque et superstructures des bâtiments, satureraient la perception visuelle des sous-mariniers allemands. 
L’équipe fut installée dans les studios de la Royal Academy of Arts de Londres. 


Cette technique est appelée le Dazzle Painting chez les Britanniques et razzle dazzle dans la Marine américaine. Intraduisible littéralement, cette dernière expression signifie tape-à-l’œil. Les premiers camoufleurs français, eux, parlent de « maquillage », avant d’adopter les termes de «camouflage dazzle ».


Le camouflage disruptif fut employé par les britanniques dès août 1917, avec le camouflage du navire marchand HMS Alsatian. 


Le concept ne devait rien au hasard. Les motifs jouaient sur la fatigue visuelle du sous-marinier qui, soudainement, aperçoit des formes et des couleurs vives, comme le rouge vermillon, que les lentilles du périscope monoculaire ne pouvaient, en principe, percevoir. Au moyen d’ombres simulées et subtilement disposées, on parvenait à modifier l’angle de vue apparent du bateau.

RMS Mauretania en Razzle Dazzle, vue d'artiste, Burnell Poole

On pouvait même inverser la proue et la poupe ou l’inclinaison des cheminées de sorte que le commandant du sous-marin ne savait plus à quel type de bateau il avait affaire, ni dans quel sens il se déplaçait. En peignant une forte vague d’étrave on pouvait faire croire à une grande vitesse alors que le cargo se traînait à 6 nœuds, l’estimation de la vitesse étant déterminante pour le torpillage.

 

Ce principe conduisit à des « peintures de guerre » plutôt étonnantes. Les cargos peints de couleurs très inhabituelles, dessinaient des motifs abstraits apparemment délirants.
Le camouflage fut étendu à l’ensemble des navires de guerre ; à la fin 1917, plus de 400 navires avaient été grimés en « choses » plus ou moins extravagantes. L’imagination ne faisait pas défaut.
 

Les équipages se sentent mieux protégés

L’efficacité du razzle dazzle demeure sujet à débat. L’Amirauté britannique lance au printemps 1918 une enquête à ce sujet. Les conclusions ne permettent pas de déterminer si le dazzle painting produit des effets. 

Un seul fait avéré apparaît dans les diverses sources : l’effet psychologique sur les équipages qui se sentent mieux protégés face à la menace sous-marine et son faible coût conduisent à son maintien. En octobre, le ministère du Transport britannique décide de poursuivre l’emploi du dazzle

Angleterre
L'HMS Argus, en livrée de camouflage Dazzle (1918)

 

France

Imitant les Britanniques, les Français établissent une section de camouflage naval en novembre 1917, dépendant de la Direction générale de la guerre sous-marine. 
Employée pendant un peu plus d’un an avant l’Armistice, cette technique représente pourtant un phénomène majeur, puisqu’elle concerne plus de quatre mille navires de transport, dont mille cinq cents en France, et quatre cents bâtiments de guerre.

Installée au Jeu de paume, à Paris, la structure est placée sous les ordres du lieutenant de vaisseau Lamothe-Dreuzy. Le peintre de la Marine Pierre Gatier la rejoint en décembre. 
Le département camouflage compte également l’affichiste Georges Tabureau, dit Sandy-Hook, le peintre de la Marine Léon Félix ou le décorateur de théâtre Eugène Ronsin. 

Croiseur Gloire
© musée national de la Marine/A. Fux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cargo Lieutenant de Missiessy par Sandy-Hook.

 

© musée national de la Marine/A. Fux

 

 

Bateaux camouflés, œuvre réalisée en 1918 par le peintre René Pinard

 

 

Chaque unité est peinte selon un camouflage unique

Etats unis

Aux États-Unis, les peintres Abbott Handerson Thayer et George de Forest Brush étudièrent la transposition maritime des méthodes animales de dissimulation. 

S'inspirant des travaux de Thayer, le zoologiste John Graham Kerr proposa dès 1914 de briser, par la peinture, les lignes des navires.

 

Le peintre impressionniste Everett Warner, familier avec les techniques de camouflage testées par l'armée américaine, inventa un concept similaire et le proposa à l'US Navy. Celle-ci jugea l'idée intéressante et l'intégra en 1918 dans son arsenal de techniques de camouflage, en plaçant Warner à la tête d'une unité de recherche, comme cela avait été fait avec son homologue britannique.

À partir de 1917 et en l'espace d'un an, plus de 4 400 navires, civils ou militaires, ont été repeints selon des méthodes s'inspirant directement de l'art abstrait et du cubisme.

USS West Mahomet 1918

 

 

 

En 1919, l’US Navy confie à un chercheur du Massachusetts Institute of Technology une étude sur l’efficacité du razzle dazzle. Basée sur l’observation de petits modèles camouflés, elle conclut à sa grande utilité, ce qui est confirmé par le fait que seul un pour cent des navires américains peints a été coulé par des sous-marins allemands. Cette étude demeure toutefois théorique, car elle a été réalisée en studio.

 

©Encyclopædia Britannica,1922
USS_Northampton_(NH_94596)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Illustrations de Norman Willkinson  montrant l’apport du dazzle painting par rapport à une peinture grise classique : on ne peut plus distinguer les lignes et le cap du bateau. 

Le Dazzle, des bateaux de la première guerre mondiale

Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle
Les Illusions dans la guerre, 14-18, Dazzle

Seconde Guerre mondiale

Etats unis

Le porte-avions USS Essex (CV-9), repeint en 1944.

USS_Essex_(CV-9)_15_April_1944

Ce camouflage sera à nouveau utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale, mais de façon beaucoup moins généralisée. 

 

Vers la fin de la guerre, l'US Navy initia un programme de camouflage à grande échelle, qui visait tous les cuirassés de la classe Tennessee et quelques porte-avions de la classe Essex. En effet, une fois la menace de l'aviation japonaise écartée, ce sont les sous-marins qui sont revenus sur le terrain stratégique.

Le camouflage disruptif redevenait intéressant, et chaque schéma devait passer par un protocole d'évaluation avant d'être validé et appliqué en série.
 

Australie
Le HMAS Yarra en 1942

 

Conclusions

A l’issue du conflit, on s’est interrogé sur l’efficacité réelle de la formule ; combien de torpillages ont échoué grâce au Dazzle Painting ? 


Ses défenseurs précisent que deux navires identiques, le Mauretania et le Lusitania chassés par les U-Boots n’ont pas eu le même destin. Le premier (multicolore) a échappé à ses poursuivants, le second (classique) fut torpillé sans merci.

Dès 1918, le camouflage dazzle fait l’objet d’expositions en France et en Grande-Bretagne. Il quitte ainsi le domaine militaire et inspire des artistes classiques ou avant-gardistes. 

Mais, au-delà des expositions évoquant l’emploi de cette technique durant la guerre, le motif du razzle dazzle imprègne immédiatement le monde de la mode, puis du design. 

                                                                                                                                        
Dès la fin du conflit, les navires de transport qui rapatrient les troupes américaines abandonnent ce camouflage et reprennent des couleurs plus classiques. 

Depuis quelques années cependant, des camouflages proches du razzle dazzle sont à nouveau utilisés dans certaines Marines. C’est le cas de navires côtiers aux États-Unis ou en Suède, ce motif se révélant efficace pour réduire la visibilité lorsque le navire est observé depuis la côte.
 

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