Les illusions dans la guerre, 39-45, faire disparaître Alexandrie

par Jean Marie Champeau 20 Mai 2021, 21:54 application guerre

39-45, Cacher le port d’Alexandrie

 

Le port d'Alexandrie

Durant la guerre du désert en 1941, Alexandrie est le seul port en eau profonde que les Anglais peuvent exploiter pour décharger le ravitaillement nécessaire à toute l'armée basée en Egypte. 

C'est également de ce port que partent les convois à destination des troupes réparties dans toute la méditerranée. 


Le problème est que le port d'Alexandrie est extrêmement vulnérable par les airs et qu'il abrite presque toute la flotte royale. La neutralisation du port empêcherait non seulement les alliés de flanquer l'axe du sud, mais porterait également un coup paralysant à la marine britannique. Le maintien en condition du port d’Alexandrie est la clef du succès au Moyen-Orient.


Les Allemands en ont bien conscience, c'est la Luftwaffe qui est en charge de l'affaiblissement des moyens du Port. En bombardant quasi quotidiennement la ville et le port, elle espère détruire les infrastructures de la capitale de l'Égypte et mettre les Anglais à genoux pour conquérir le pays.


Le 18 juin 1941, Jasper Maskelyne reçoit un télégramme de l'amirauté lui demandant de cacher le port d'Alexandrie, en quelque sorte de le faire disparaître, aux yeux des bombardiers ennemis qui ne viennent que la nuit.

Mister magic

 

Jasper Maskelyne, fils du magicien et inventeur Nevil Maskelyne et petit-fils du magicien John Nevil Maskelyne, s’engage dans l’armée à la déclaration de guerre, en septembre 1939. Il est né à Londres en 1902 et mort en 1973 à Nairobi.


Nommé sous-lieutenant du Génie le 14 octobre 1940, dans le service du camouflage, il rejoint l’Afrique du Nord en janvier 1941. C’est un spécialiste de la dissimulation et de l’illusion. Il intègre la « Force A », unité créée par le général Archibald Wavell pour tromper et intoxiquer l’ennemi.

Il animera l’équipe du Génie en compagnie du major Barkas, un réalisateur de cinéma. Les effectifs de la « Force A » ne dépasseront pas 41 officiers et 76 sous-officiers, mais disposeront d’environ 300 hommes, chargés de construire et d’animer les illusions visuelles.

 

Avec la création de cette unité, Maskelyne put créer son équipe. Il choisit d’abord Frank Knox qui était avec lui au Centre de Formation et de Recherche pour le Camouflage du Génie Royal, à Farnham. Ensuite, un soldat « dégourdi », un menuisier « créateur », un dessinateur pour faire des croquis explicites, un artiste peintre expert en création de couleurs (pigments, mélange etc.) et un caporal féminin comme assistante.

Son « Magic Gang » (l’équipe Magique) fait preuve d’une grande ingéniosité pour tromper l'ennemi et le désinformer par ce qu'on veut bien lui montrer ou lui faire croire. La précision et la simplicité furent les maîtres mots de cette équipe « magique » chargée de leurrer l’aviation allemande.

Test du Magic gang

Au début de leur collaboration, le général Wawell demanda à Maskelyne de déplacer des chars en laissant croire que ce n’était que des camions pour « déplacer une armée blindée en toute discrétion ». 

Mission accomplie : Ou comment transformer un char Matilda en camion qui ne laisserait pas de traces en faisant traîner au sol des morceaux de chenilles derrière les faux camions.  

 

Le port

Donc, il avait été demandé à Jasper Maskelyne s’il pouvait « camoufler tout le port d'Alexandrie » souvent bombardé de nuit par l’aviation allemande, car principal port de ravitaillement de son armée.

Selon les renseignements, les britanniques savaient exactement quand les Allemands prévoyaient un gros raid de bombardement du port.

Maskelyne se demande comment cacher un si grand endroit. Il n’est pas possible de cacher aux yeux des aviateurs allemands et italiens un si grand port aux quais immenses, qui abrite des cargos, des transports, des barges, des navires de guerre, des grues, des magasins, des montagnes de matériel, des bureaux, un phare, des casernements.

Puisque l’on ne pouvait pas camoufler Alexandrie, il suffira de « la déplacer »! 

 

Le port d'Alexandrie

Après avoir étudié la carte des lieux, l'attention de l'équipe, se porte sur une plage au nord de la capitale, Maryut Bay, qui a la même forme que le port actuel. 

Le « Magic Gang » décide d'y installer, une réplique du port, fait de carton, de bâche en tissu et de bois en plein désert, pour ensuite y installer un réseau de lumières et de constructions sommaires ressemblant à Alexandrie. 


Le faux port n'a pas été conçu à sa taille réelle, mais pour y ressembler du haut d’un avion dans le ciel. Cette forme de supercherie a été créée pour exploiter la perspective des pilotes, en utilisant des ombres et des lumières au sol.

 

Le faux port d'Alexandrie

On reproduit ces vrais réseaux de lumières sur le faux port, on y installe de vrais projecteurs et de vraies batteries de DCA, on prépare l’explosion d’artifices et de fumigènes pour attirer les pilotes adverses. On érige des structures en bois légers imitant les structures du vrai port, en respectant avec soin les ombres habituelles dues à la clarté lunaire ou aux feux des navires et des quais. On construit de faux bateaux de guerre en carton, qu’on dispose à quai ou ancrés au large. On bâtit un feu tournant reproduisant le phare d’Alexandrie qu’on éteint à l’arrivée des avions ennemis, mais suffisamment tard pour que les pilotes aient le temps de le repérer.

Faux bateaux, faux ponts, faux sous marins, faux soldat, faux dépôt, faux port.
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Le faux port

La nuit venue, toutes les lumières ont été éteintes à Alexandrie. Les navires leurres et les lumières sont allumés à Maryut.

Dans la soirée du 22 juin 1941, les bombardiers allemands et italiens se dirigent vers le port d’Alexandrie, mais sur le faux port, des bombes ont explosé pour donner l'impression aux autres pilotes de la Luftwaffe que l'attaque avait commencé. Attaqués par la DCA du faux port, trompés par ce qu’ils voient, ils laissent tomber leurs bombes sur le faux port, qui est presque entièrement détruit. 
Le vrai port est indemne. 

Le faux port est réparé le 23 et recouvert de toiles peintes pour éviter que les avions ennemis de reconnaissance de jour ne puissent découvrir la vérité. 

 

En revanche, «l’équipe magique » avait aussi prévu de peindre sur des toiles de voile, des cratères d’impacts, des destructions d’immeubles ou de bâtiments. Ces peintures étaient posés soit sur le sol, soit sur des bateaux ou sur les toits des constructions du vrai port.  
L’équipe n’a eu que quelques heures pour donner au vrai port un aspect véritablement détruit et cacher les structures en bon état en plein jour. Ils ont fabriqué et peint des navires en toile à grande échelle et les ont fait flotter dans le port. Ils ont construit et peint des bâtiments en contreplaqué identiques à leurs homologues.

 
Durant la semaine suivante, chaque jour, les bombardiers ennemis attaquent le faux port, puis, pris par d’autres missions, notamment l’attaque de l’URSS, abandonnent leurs opérations.

Le bilan                                                               

La coordination des équipes, de la RAF, et de l'infanterie en ville fonctionna au-delà de tout espoir si bien qu’à partir du 21 juin 1941 le port d'Alexandrie ne recevra plus aucune bombe, de toute la guerre.

 

On dira que Jasper Maskelyne a réellement fait disparaître Alexandrie, aux yeux des Allemands. 

Cette victoire, pour le « Magic Gang », a cimenté ses capacités. Sa technique a démontré l'utilisation d'installations leurres dans l'effort de guerre. L'utilisation de répliques légères et de structures factices a également été utilisée pour déguiser d'autres bases navales.

L’illusion, dans l’illusion, dans l’illusion. . .


Comme sur les boites de camembert de notre enfance où un personnage tient une boite de camembert qui tient une boite de camembert, à l’infini, les subterfuges de guerre renvoient à d’autres subterfuges.

 

Jasper Maskelyne n’était pas seul à créer ces ruses, il n’est pas certain qu’il ait imaginé toutes les opérations dont cet article et ceux qui vont suivre, font état. Des centaines de personnels de toutes qualifications ont participé à ces montages. En revanche, il est indéniable que Maskelyne, professionnel de l’illusion, et comme tous illusionniste et magicien de la scène, il captive l’imagination. Il apportait un capital confiance tel que cela permettait d’oser toutes les manœuvres que lui ou d’autres pouvait imaginer.

Par ailleurs, avec le temps, les nazis finissant par comprendre qu’ils avaient été joués à chacun des subterfuges, il était intéressant de fixer leur attention sur un personnage en particulier qu’ils considéreraient comme en être l’auteur.

 

Jasper Maskelyne, avec son look de Mandrake, était le client parfait. Une fois repéré par l’adversaire il pouvait constituer un leurre et aiguiller les allemands dans la direction souhaitée au gré de ses déplacements de « magicien » dans les 16 pays où il est passé.

 

Illusion ultime, les nazis se sont persuadé de son importance dans le dispositif « Force A » et comme témoignage de son succès, le nom de Maskelyne a été ajouté à une «liste noire» de la Gestapo, et une prime a été placée sur sa tête par les nazis.

Le port d'Alexandrie vu par les Allemands, Collection William B. Breuer

Le port d'Alexandrie vu par les Allemands, Collection William B. Breuer

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