Les illusions dans la guerre, 39-45, l’opération Ferdinand

par Jean Marie Champeau 30 Juin 2021, 08:17 application guerre

39-45, l’opération Ferdinand

 

En 1944, après le débarquement en Normandie toutes les opérations de tromperie font partie d’un plan d’intoxication plus vaste nommé, "l'Opération Bodyguard", qui consiste en un ensemble de diversions visant à désorienter le haut commandement allemand sur le déroulement des plans d'invasion des Alliés. 


Au début de 1944, l'essentiel des subterfuges dans le théâtre du Moyen-Orient a été fait par "l'Opération Zeppelin"*, pour suggérer des menaces contre la Grèce, y compris son sous-plan "Vendetta", pour le Sud de la France entre Sète et Narbonne, et "l'Opération Royal Flush", des tromperies politiques contre l'Espagne et la Turquie.

 

*Ne pas confondre avec l’opération allemande se septembre 1944 visant à assassiner Staline.
 

Carte décrivant les cibles de toutes les composantes de Bodyguard.
les cibles de Bodyguard.

Le 14 juin 1944, l’invasion de la Normandie est en cours depuis une semaine. Les Alliés s'engagent à débarquer dans le Sud de la France, sous le nom de code "Opération Dragoon" (anciennement Anvil), et il a été décidé qu'un nouveau plan d’intoxication était nécessaire pour couvrir l'invasion prévue.


En effet, en juillet 1944, des préparatifs effrénés étaient en cours en Italie et ailleurs en Méditerranée pour lancer une invasion du Sud de la France. C'était le secret le moins bien gardé de la guerre. Le haut commandement allié ne pouvait cacher les mille vaisseaux de toutes tailles réunis dans dix ports méditerranéens, ni les trois mille avions de combat rassemblés dans de nombreux aéroports.

 

La diversion portera le nom de "Opération Ferdinand". 

 

Afin d'assurer le bon déroulement du débarquement de Provence, les Alliés visent à détourner l'attention de l'ennemi en mettant au point de faux plans d'invasion dans la région de Gênes en Italie. 

Pour alléger la présence allemande dans le sud de la France, il fut nécessaire de diminuer la menace de "Vendetta" entre Sète et Narbonne, mais pas trop, afin que des effectifs ne soient pas déplacés pour renforcer la Normandie


Les alliés avaient envahi l'Italie en septembre 1943 et à la mi-1944, ils avait repoussé les Allemands sur la ligne gothique au Nord du pays. "Ferdinand" par sa menace contre Gênes, s’inscrit dans ce cadre.


Une grande partie de la planification des opérations a été confiée au major Eugene J Sweeney, un officier de carrière irlandais-américain qui avait rejoint le département de la «Force A» de Dudley Clarke, en charge de la tromperie au Moyen-Orient à la fin de 1943.

 

Le 4 juillet, le projet "Ferdinand" a été approuvé par le Field Marshall Henry Wilson, commandant suprême des forces alliées sur le théâtre méditerranéen. En juillet, le QG de la Septième Armée, qui devait être utilisé pour "l’Opération Dragoon", a déménagé d'Algérie à NaplesSweeney s'est déplacé avec eux.

Le plan
           

Le commandement Allemand avaient identifié à la fois Gênes et le Sud de la France comme les seules cibles logiques, de sorte que la tâche des agents doubles alliés était de les convaincre que le premier était le véritable objectif. 

"Ferdinand" était un plan complexe, impliquant de la désinformation et une tromperie physique étendue dont la clé était la menace fictive de débarquement sur Gênes

La Ciotat, entre Marseille et Toulon, et Gênes et la Corse
La Ciotat, entre Marseille et Toulon, et Gênes et la Corse

 

Le plan consistait à faire croire aux allemands que dans la mesure où les Allemands n'avaient pas déplacé de forces de la Méditerranée pour renforcer la Normandie, les projets d'envahir le Sud de la France et les Balkans semblaient compromis. 


La conséquence de cela étant que les alliés préféreraient concentrer toutes leurs ressources sur la campagne d'Italie. La vraie force, le US VI Corps, débarquerait à Gênes


Pendant ce temps, des formations fictives, telles que la 7e armée et la 5e division aéroportée britannique soutiendraient les poussées le long du front italien et menaçaient des cibles dans les Balkans

 

"Ferdinand" a également recyclé certaines des tromperies de "Zeppelin" contre la Turquie avec les neuvième et douzième armées britanniques fictives.

 

La flotte de "l’Opération Dragoon" a voyagé sur une route en direction de Gênes jusqu'à tard dans la nuit du 14 août, quand ils ont tourné plein Ouest vers leur véritable cible.


Le 17 août 1944, "Ferdinand" a consisté à simuler un grand débarquement sur La Ciotat.


C'était la dernière opération majeure de la «Force A».
 

La bataille de La Ciotat

 

 HMS Aphis
HMS Aphis

 

"L’opération Ferdinand", comprend l’attaque de diversion par une flottille de navires de guerre américains et britanniques contre la ville portuaire de La Ciotat

 

Les Alliés espéraient ainsi attirer les forces allemandes à l'écart des principales zones du vrai débarquement, Cavalaire-sur-Mer, Saint-Tropez et Saint-Raphaël.

Le 17 août 1944, le capitaine John D. Bulkeley, reçoit sous ses ordres une flottille, un destroyer, l'USS Endicott , 17 PT boats, et deux canonnières britanniques, les HMS Scarab et Aphis, avec pour objectif de mener une opération contre La Ciotat. 

Avec ce petit nombre de bâtiments, il doit faire croire à une armada beaucoup plus grande.

Profitant de l'obscurité, les navires étaient répartis sur une zone de 12 kilomètres de large et 20 de long. Cette petite force navale brandissaient des ballons réflecteurs pour tromper le radar allemand sur sa vraie taille.

 

Avant minuit, l'air brumeux de la région de La Ciotat a été rempli des sons des engins alliés alors que les avions de combat pilonnaient les installations allemandes de Marseille, Toulon et autour de La Ciotat, en faisant attention de ne pas détruire la station radar allemande sur la colline à l'embouchure de la baie de La Ciotat. 

Quatre autres stations radar de la Wehrmacht le long du littoral Marseille-Toulon avait été détruites, mais celle-ci devait pouvoir « voir la flotte» du commandant Bulkeley ainsi que les essaims d’avions alliés maraudant au-dessus d’eux dans l'obscurité.

Dommages sur le USS Endicot
Dommages sur le USS Endicot

Lorsque les Alliés arrivent au large de La Ciotat, les bateaux envoyés en avant coulent un bateau à vapeur marchand allemand dans le port.
                                               

Le USS Endicott ouvre alors le feu sur deux navires ennemis. Les Allemands parviennent à toucher le Endicott, blessant un marin, seule perte américaine de la bataille.                                                                                                   
Après un échange de tirs qui a duré moins d'une heure, les Américains parviennent à couler les deux navires allemands. Les Alliés pilonnent alors à nouveau les installations allemandes dans la ville.

 

Radar brouillé par des windows. Le brouillage se manifeste sur la partie gauche de l'écran.
Radar brouillé à gauche

À 2 h 15, des techniciens allemands de l'installation radar sur les hauteurs de du Cap Sicié ont transmis un rapport alarmant: Une grande force navale alliée avait infiltré des champs de mines flottants dans l'embouchure de la baie de La Ciotat et était maintenant à l'intérieur du port.

 

Cette «grande force navale» était le USS Endicott de Bulkeley avec ses ballons réflecteurs et quinze petits bateaux à moteur.

Ajoutant à la ruse qui a convaincu les Allemands que la flottille de Bulkeley représentaient une formidable menace de débarquement, trois bombardiers lourds Wellington de la Royal Air Force venant de Corse tournoyaient dans le ciel en laissant tomber des fines bandes métalliques qui saturaient les écrans radar ennemis si bien que le nombre précis de navires ne pouvait pas être compté.

 

L’alerte du débarquement imminent à La Ciotat a été envoyé à la batterie de canon allemand le long de la côte entre Marseille et Toulon, et bientôt des obus tombent dans les eaux sombres de la baie sans qu’aucun des projectiles ne touche le bâtiment de Bulkeley

Les pertes allemandes sont inconnues, mais le Endicott a récupéré 169 marins ennemis qui ont été faits prisonniers de guerre. 

Après avoir sillonné le port pendant près d'une heure, la flotte fantôme est retournée vers le large.

             
À La Ciotat, le commandant allemand jubile. Il a rapidement signalé au quartier général à Marseille: «Tentative de débarquement alliée repoussée!»
                                                                                                 
Mais l’opération n’est pas terminée.

Parachutistes ! Parachutistes !

 

Douglas C47

Peu avant 2 h, cinq avions de transport C-47 pilotés par des pilotes britanniques avaient décollé depuis un aérodrome d'Ajaccio. Volant plein nord vers Gênes, le vol soudain modifia son itinéraire et se dirigea vers La Ciotat, à quatre-vingt-dix milles à l'Ouest. 
Afin de faire croire aux allemands que le vol en approche était beaucoup plus important, chaque C-47 était décalé de cinq minutes.
Les cinq C-47 Dakota volant au ras des crêtes lâchent 300 parachutistes.

 

Vers les 3 h 30, le ciel sombre était inondé de parachutes blancs dérivant vers la terre. 
Périodiquement, pendant vingt minutes, quand une vague de parachutistes touche terre sur les hauteurs de la ville, des fusillades nourries éclatent aussitôt. 

 

Les Allemands en sont d'emblée convaincus : c'est le débarquement en Provence qui vient de commencer. 

Pourtant, comme déjà en Normandie, c'est une armée de mannequins que les avions américains viennent de larguer derrière les lignes ennemies. 

Un stratagème justement destiné à faire croire que l'assaut allait se dérouler là, aux portes de Marseille, où des milliers de bombes avaient commencé de s'abattre en milieu de soirée. 

 

parachutistes gonflables

 

Les mannequins en caoutchouc de 1 mètre 20 de haut, appelé le "PD Pack", "Paratrooper Dummy Pack", étaient aussi appelés "Oscar"(*). Ils se gonflent avec une bouteille de CO2 qui se déclenche automatiquement après que le PD Pack plié ait été lancé de l'avion. Il était généralement équipé d'un appareil sonore qui simulait le tir d'armes légères et a également été truqué avec un bloc de TNT qui faisait sauter le mannequin lors de l'atterrissage.


La ruse fonctionne à merveille et sème la confusion dans les défenses allemandes.

En quelques minutes, l’alerte a été diffusée à travers la chaîne de commandement de la Wehrmacht.
« Des centaines de parachutistes alliés ont débarqué au nord de Toulon. » 

 

 Ainsi se conclut "Ferdinand".

 

(*) Ce mannequin est souvent confondu avec le type qui a été largué le jour J en Normandie, lequel était surnommé "Rupert" et était fait de toile de jute de forme humaine simplifiée de 85 cm de haut, garnie de paille. 

Bilan

 

"Ferdinand" a atteint ses objectifs. Le renseignement militaire allemand pour l'Ouest Front était persuadé à un débarquement à Gênes

À la fin de juillet et au début d'août 1944, le renforcement des forces en Italie a clairement indiqué qu'une invasion maritime était imminente, et la tromperie a réussi à convaincre de la menace sur Gênes


En conséquence, les débarquements de "l’Opération Dragoon" sur le Sud de la France ont été une surprise tactique complète. 

Dans son histoire du renseignement britannique en temps de guerre, l'historien Michael Howard appelle "Ferdinand" de par sa complexité, «l'opération stratégique la plus réussie de la «Force A».       
                                                      

On ne sait pas quel fut l’effet réel de la tromperie. Toujours est il que l'opération permet aux Alliés de bénéficier d'un effet de surprise total lors de leurs débarquements en Provence, et que des troupes allemandes ont été maintenues dans la région de Gênes jusqu'à la fin du mois de juillet.

 

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