Les illusions dans la guerre, 39-45, L’Opération Fortitude sud

par Jean Marie Champeau 28 Juin 2021, 07:38 application guerre

39-45, L’opération Quicksilver ou FortitudeSud


                                                                           

 

 

"Fortitude" est un ensemble d’opérations de désinformations qui se sont déroulées pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous en avons vu certaines, voici celle qui visait à protéger la date du débarquement de juin 1944 en France : Quicksilver ou Fortitude Sud. Ses créations d’illusionniste méritent un petit coup de projecteur.

Le but de l'illusion

 

À partir de début 1944, l’imminence d'un débarquement dans le nord-ouest de l'Europe ne peut plus être cachée à la vue de la concentration de troupes qui a commencé fin 1943. C'est lors de la conférence de Téhéran, du 28 novembre au 2 décembre 1943, que les trois grands élaborent un plan de tromperie dans le cadre de l’ouverture d’un second front en Europe.

 

Le but de l’opération était de cacher aux Allemands que le lieu du débarquement serait la Normandie, en leur faisant croire qu'il serait effectué dans le Pas de Calais et une fois celui-ci lancé, de leur faire croire que la Normandie n'est qu'un débarquement de diversion, afin de retarder l'arrivée de leurs renforts.

 

Insignes d'unités fictives du premier groupe d'armées. FUSAG
Insignes d'unités fictives du FUSAG

L'opération repose sur trois activités majeures :

    • la création d'unités fantômes sur le sol anglais et écossais, grâce à la mise en place de leurres et d'une activité radio intense.

    • des fuites contrôlées dans les canaux diplomatiques à travers les États neutres.

    • l'utilisation d'agents doubles destinés à envoyer des informations contrôlées par les services secrets alliés aux services secrets allemands.

 

Pour faire croire à l'hypothèse d'un débarquement dans le Pas-de-Calais il est important de déplacer le centre de gravité des armées alliées vers le sud-est de l'Angleterre.
 

Une armée fantôme

 

localisation des armées fictives
localisation des armées fictives

L'un des éléments les plus invraisemblables de cette stratégie est la création du premier groupe d'armée américain, le FUSAG, constitué de onze divisions fantômes. Cette armée est composée de chars et de batteries d'artillerie en caoutchouc, de fausses infrastructures, de plus de 200 faux navires, d'un faux terminal pétrolier ou encore de cinquante escadrilles de faux Spitfire et P-51 Mustang.  

 

Patton

Pour crédibiliser cette tromperie, les alliés donnent vie à ce gigantesque canular en simulant les bruits d'une activité portuaire, en installant de faux cantonnements militaires mais aussi en adaptant les éclairages dans cette zone. Pour couronner le tout, l'état-major décide de positionner le commandant de la 3e armée américaine à la tête du FUSAG, le prestigieux "vrai" général George S. Patton.

 

Après le débarquement ces opérations se poursuivront avec une «Ghost Army» de 1000 hommes qui en simulait 30 000 et qui va suivre la progression de l’armée réelle. 


Cependant, et malgré les subterfuges alliés, les services de renseignement allemands doutent à plusieurs reprises de la probabilité de voir leur ennemi débarquer dans le Pas-de-Calais.  L'utilité des agents doubles va s'avérer déterminante puisqu'elle permettra, entre autres, de dissiper les doutes des membres des services allemands en appuyant de faux renseignements.

Une illusion peut en cacher une autre

 

C’est ici qu’intervient le rôle du ressortissant espagnol mythomane, Joan Pujol Garcia dont les services avait été refusés par les Britanniques en 1940 et qui décida de proposer ses talents à l'Abwehr. 

 

L'intéressé va rapidement tisser et orchestrer d'une main de maître l'élaboration d'un réseau d'espionnage  imaginaire outre-Manche sans même se rendre sur place. 

 

Pujol dont le nom de code allemand est Alaric, établit ses quartiers à Lisbonne, où il dissèque les quotidiens anglo-saxons et rédige des rapports extrêmement précis aux Allemands. Sa plume imagine tout un réseau complexe et cohérent de 26 agents fictifs, du nom de Arabal, qui ne manque pas d'attirer l'attention du MI5 qui va finalement s'approprier ses précieux services au début sous le pseudonyme de Bovril

 

En effet, les Britanniques s'étaient rendu compte que quelqu'un avait mal informé les Allemands et avaient réalisé la valeur de l’illusion après que la Kriegsmarine ait gaspillé des ressources en tentant de traquer un convoi imaginaire que leur avait signalé Pujol

 Tomás Harris
Tomás Harris

Après que les dimensions vraiment extraordinaires de l'imagination et des réalisations de Pujol soient devenues évidentes, son nom de code devait être changé comme il sied au «meilleur acteur du monde». Bovril est devenu "Garbo" en référence à l'actrice suédoise Greta Garbo. Il ferait désormais équipe avec l'officier de langue espagnole Tomás Harris.

 

Ensemble, Harris et Pujol ont écrit 315 lettres, d'une moyenne de 2000 mots, adressées à une boîte postale à Lisbonne fournie par les Allemands. Son réseau d'espionnage fictif était si efficace et prolifique que ses gestionnaires allemands ont été submergés d'informations.

 

Ce manipulateur hors pair devint rapidement un maillon essentiel du plan Fortitude

Brutus

 

Roman Czerniawski

Le plan comprenait aussi un second "espion" qui recoupera les informations délivrées par Garbo.

Il s’appelait Roman Garby-Czerniawski, qui sera baptisé « Brutus » par le MI5. 

Ancien capitaine de l’armée polonaise, il s’était retrouvé à Paris après la double débâcle de la Pologne. C’est là qu’il mit sur pied le premier réseau de renseignement britannique dans la France occupée sous le pseudonyme d’Armand Borni. Hélas! il tomba amoureux de sa codeuse, Mathilde Carré, un agent double surnommée « La Chatte », qui trahit le réseau.


Un matin de 1942, dans sa cellule de Fresnes, le major Oskar Reille, de l’Abwehr, lui fit une offre. « Allez en Angleterre. Vous espionnerez pour nous. En échange, je vous garantis que vos 63 compagnons de réseau ne seront pas exécutés. » Le Polonais accepta et le 14 juillet 1942, entre Fresnes et l’hôtel Lutetia, à Paris, où ils allaient l’interroger, les Allemands le laissèrent s’échapper. Il serait l’agent « V-Mann Armand » de l’ Abwehr. 

 

Erreur colossale, Czerniawski resta fidèle à la cause des Alliés et raconta tout au MI5. D’abord méfiants, ils réalisèrent que les Allemands accordaient à cet agent une grande valeur. John Bevan, l’officier du MI5 commandant de l’unité de tromperie, ne pouvait pas laisser passer pareille occasion. Il recruta « Brutus » et en fit l’un des piliers de l’opération Fortitude.

 

Le 26 avril 1944, l’agent Czerniawski, alias « Brutus » pour les Anglais, alias « V-Mann Armand » pour les Allemands, chouchou du colonel von Roenne et de l’amiral Canaris, révélait à ses officiers traitants nazis qu’il avait repéré, dans le Wiltshire, dans le sud-est de l’Angleterre, des mouvements de troupes et de matériel…
 

La supercherie est totale et permet aux Alliés d'élaborer le scénario qu'ils souhaitent présenter aux Allemands.

 

Afin de maintenir sa crédibilité, il a été décidé que Garbo, ou l'un de ses 24 agents fantômes encore "vivants", devrait avertir les Allemands de certains vrais détails de l'invasion de la Normandie, tout en l'envoyant trop tard pour qu'ils ne puissent pas prendre de mesures efficaces (voir l’anecdote), mais stipulerait que cette attaque est une ruse. La véritable opération amphibie d'envergure devant se dérouler plus tard.

 

Plan du débarquement
Plan du débarquement

 

Des dispositions spéciales ont été prises avec les opérateurs radio allemands pour écouter Alaric-Garbo pendant la nuit du 5 au 6 juin 1944, en utilisant l'histoire d'un sous-agent sur le point d'arriver avec des informations importantes.

 

Ce sera le «Rapport n° 1288 sur la situation dans l’Ouest». Citant des «sources crédibles», il souligna : « Pas une seule des unités de FUSAG n’a été engagée dans les opérations en cours. Cela signifie que l’ennemi prépare un engagement de plus grande envergure qui visera le secteur côtier du Pas-de-Calais. »

Chapeau l’artiste !


Ici, je voudrais signaler l’anecdote suivante qui me fait hurler de rire :

Le 6 juin 1944, il est 3 heures du matin. Dans le scénario préparé par le MI5, Garbo se prépare à révéler la vraie information cruciale du débarquement. L’opérateur commence à émettre. . .

 

pas de réponse. . .

 

Côté Allemand, personne ne réceptionne le message. La station est fermée pour la nuit. Au petit matin, après plusieurs heures de silence, un opérateur de l’Abwerhr prend connaissance du renseignement de l’agent double. Le débarquement a déjà commencé, l’information est désormais inutile.

 

Ce retard a permis à Garbo d'ajouter davantage de détails opérationnels authentiques mais désormais obsolètes au message et ainsi accroître sa position auprès des Allemands.

 

Pujol Garcia alias Alaric-Garbo, " enrage" et envoie le message suivant aux opérateurs allemands : 

    - « Je ne peux pas accepter d’excuses ou de négligences. Si ce n’était pas pour mes idéaux, j’aurais déjà abandonné ma mission » 
  

Afin de ne pas perdre leur précieux agent, les allemands présentent platement leurs excuses :

     - « Je vous réitère à vous, en tant que chef de service, et à tous vos collaborateurs, notre reconnaissance totale de votre travail dévoué, et je vous supplie de continuer à travailler avec nous en ces heures décisives pour le futur de l’Europe»

On ne change pas une équipe qui perd

 

Le 8 juin, un peu après minuit, Brutus et Garbo ont mis leurs émetteurs en marche.

 

Brutus, le Polonais, disait. « J’ai passé la journée au château de Douvres, rapporta-t-il à ses traitants allemands. J’y ai vu Patton, le roi, et toute une batterie de généraux américains. Ils préparent quelque chose. »


Garbo envoyait l’information, "de source sûre", la véritable invasion aurait lieu à Calais.
L’agent 7-7 avait vu des péniches de débarquement dans les rivières Deben et Orwell, prêtes à embarquer des troupes. «Il est parfaitement clair, conclut-il, que, si l’attaque en Normandie est d’envergure, son objectif principal est d’attirer l’essentiel de nos troupes vers cette région dans le dessein de frapper ailleurs avec un maximum d’efficacité. La disposition des formations alliées dans le sud-est montre que la nouvelle frappe aura lieu dans le Pas-de-Calais, d’où le chemin sera le plus court vers leur objectif final: Berlin.» 

 

Le 9 juin, trois jours après le jour J, Alaric-Garbo a envoyé un message aux renseignements allemands qui a été transmis à Adolf Hitler. Alaric a déclaré qu'il avait compilé les informations de ses meilleurs agents indiquant 75 divisions en Grande-Bretagne (en réalité, il n'y en avait qu'une cinquantaine). Une partie du plan "Fortitude" consistait à convaincre les Allemands que la formation fictive de 150 000 hommes, commandée par le général George Patton, était toujours stationnée dans le sud-est de la Grande-Bretagne.


Le message de Alaric-Garbo soulignait que les unités de cette formation n'avaient pas participé à l'invasion et que le premier débarquement devrait donc être considéré comme une diversion.

 

Il en résultera l'obstination d'Hitler à vouloir maintenir un important dispositif militaire en prévoyance du débarquement dans le Pas-de-Calais annoncé par sa source fiable, en la personne de Alaric alias Joan Pujol Garcia. 


Fin juin, les Allemands ont demandé à Alaric-Garbo de signaler la chute de bombes volantes V-1. Ne trouvant aucun moyen de donner de fausses informations sans éveiller les soupçons et ne voulant pas donner des informations correctes, Harris a fait en sorte que Garbo soit "arrêté". Il est retourné au travail quelques jours plus tard, arguant que son arrestation était une erreur. Cela motivait le "besoin" d'éviter Londres et il a même transmis une lettre officielle d'excuses du ministre de l'Intérieur britannique pour sa détention illégale.

 

Croix de fer
Croix de fer
Victoria cross
Victoria cross

Chose incroyable, Pujol continue de communiquer avec l’ennemi. Malgré les revers, les nazis continuent de se fier aux mensonges envoyés par l’invisible organisation du Catalan. A tel point qu’Hitler en personne fait attribuer la Croix de fer à Alaric, une décoration normalement attribuée aux combattants en première ligne.


Quant aux Britanniques, ils octroient à Garbo la Victoria Cross pour ses « vrais » services rendus à la couronne. 

Jusqu’au dernier jour les Allemands n’ont jamais soupçonné la duplicité de Alaric.

 

Peu à peu, Garcia se fait plus discret. Après la guerre, par crainte de représailles d’anciens nazis et avec l’aide des services secrets anglais il se rendra en Angola où il va simuler sa mort du paludisme en 1949. De là il part pour le Venezuela, à Lagunillas, État de Zulia, où il tiendra une librairie.

 

Ce n’est qu’en 1984, après plusieurs années d’enquête, qu’un politicien britannique Rupert Allason, retrouvera sa trace et le convaincra de se rendre à Londres où sa contribution à la victoire sera portée à la connaissance de tous lors des commémorations du 40e anniversaire de l’opération  "Overlord ".

Le Prince Philip d’Edimbourg le recevra à Buckingham Palace et l’invitera à participer à ses côtés aux cérémonies du jour J sur les plages de Normandie


Juan Pujol Garcia, alias Alaric, alias Bovril, alias Garbo, décédera (réellement) à Caracas en 1988, emportant avec lui ses secrets d’illusionniste.

Il est le seul homme a avoir reçu une haute distinction de chacun des deux camps.

 

Quant à « Brutus », Roman Czerniawski, il resta en Angleterre après la guerre, pour collaborer aux travaux du gouvernement polonais en exil. Il mourut en 1987.

Carte allemande du 3 juillet 1944. On voit que les divisions sont largement surestimées au Sud Est
Carte allemande du 3 juillet 1944. Les divisions sont surestimées au Sud Est de l'Angleterre.

 

Les dummies de Patton

 

De toutes les techniques utilisées lors de ces opérations une des plus surprenantes est sûrement l’utilisation de ces tanks et autres matériels militaires gonflables  qui permettaient de créer l’illusion de grosses unités tout en étant facilement transportables.

Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
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Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..
Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..

Des chars gonflables factices imitant un M4 Sherman, et d'autres. . ..

Mais évidement pour plus de réalisme on trouvait aussi des avions, des camions, ou encore des canons, bref tout ce qu’il faut pour faire la guerre.

Un avion factice, inspiré du Douglas A-20 Havoc, en octobre 1943.
Un avion factice, inspiré du Douglas A-20 Havoc, en octobre 1943.

 

Une armée même fictive a besoin de camions et de canons. . .
Une armée même fictive a besoin de camions et de canons. . .
Une armée même fictive a besoin de camions et de canons. . .
Une armée même fictive a besoin de camions et de canons. . .

Une armée même fictive a besoin de camions et de canons. . .

Vu du ciel par les avions de reconnaissance allemands ça donnait ça :

Embarcations de débarquement fictives dans les ports du sud-est de l'Angleterre
Embarcations de débarquement fictives dans les ports du sud-est de l'Angleterre
armée fantôme vue du ciel
armée fantôme vue du ciel

 

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