Les illusions dans la guerre, 39-45, La radio pirate des alliés

par Jean Marie Champeau 25 Juin 2021, 17:31 application guerre

39-45, La radio pirate des alliés

 

Sefton_Delmer au micro
Sefton_Delmer au micro

C'était fin mai 1944. L'Angleterre était grouillante de troupes prêtes à l’invasion vers la Normandie. L'assaut était dans moins de deux semaines.

Le commandant suprême des forces alliées Dwight D. Eisenhower avait à sa disposition les forces terrestres, maritimes et aériennes les plus puissantes jamais rassemblées. Plus de la moitié de ses trois millions de soldats étaient américains.
 

A quelques centaines de kilomètres, dans les environs de Paris, le Feldmarschall Karl Rudolf Gerd von Rundstedt, Oberbefehlshaber Westen (commandant suprême à l'Ouest), se penchait sur des photos de reconnaissance aérienne et des rapports qui ont révélé un trafic routier nocturne intense dans le sud de l'Angleterre

Il semblait clair à l'homme connu en Allemagne comme « le dernier des Prussiens » que les Alliés allaient bientôt frapper.

Pendant ce temps, des agents de contre-espionnage allemands en Occident ont déposé un rapport qui indiquait qu'une fausse station de radio connue sous le nom de "Soldatensender Calais" provoquait des troubles et une confusion considérables parmi les militaires allemands le long de la Manche en diffusant la situation et les conditions militaires dans la Patrie.

Soldatensender Calais

                                                                                         

Emetteur Apidistra
Emetteur Apidistra

Cette station bénéficiait d’un émetteur ondes moyennes d’une puissance peu commune pour l’époque, 600 kw, surnommé Apidistra, situé dans le sud de l’Angleterre. Les techniciens pouvaient également changer la fréquence rapidement, ce qui permettait au poste de se placer sur celle d’un émetteur officiel allemand dès que ce dernier quittait les ondes en cas de raid aérien.

 

La radio émettait depuis le 24 octobre 1943 à partir du soir et pendant toute la nuit, un programme de musique de danse, très apprécié de la troupe. Le tout agrémenté d’informations, souvent très précises et vérifiées par les services secrets britanniques, lestées cependant de fausses nouvelles. 

 

L’ensemble faisait un tout très crédible pour le soldat mal informé de la Wehrmacht. 

Tous les soirs à 18h00, dans un roulement de tambours et un tintement de trompettes, une bruyante marche allemande sonnait sur les postes de radio réglés sur la station.
Puis, dans un allemand parfait, un présentateur disait : « Voici la radio des soldats de Calais, diffusant sur les bandes de fréquences 360 mètres 410 et 492 mètres. Nous apportons des nouvelles et de la musique pour les camarades des zones de commandement Ouest ».

Soldatensender Calais, dont le ton s’apparente à une radio pour les militaires allemands était ainsi nommée parce qu'elle était apparemment diffusé à partir de le port français de Calais occupé par les Allemands alors qu’en réalité elle émettait depuis la banlieue de Londres
 

Sefton Delmer en 1958.
Sefton Delmer en 1958.

C'était l'idée de Denis Sefton « Tom » Delmer, qui avait passé plusieurs années en Allemagne en tant que chef de bureau pour un journal britannique avant la guerre. Il parlait couramment l'allemand et avait interviewé la plupart des gros bonnets nazis.


L'objectif de l'opération radio pirate était de narguer et de subvertir subtilement les combattants allemands et le front intérieur, pour les faire déchanter du régime nazi.


Soldatensender Calais était une composante de la campagne de propagande conçu et orchestrée par le Political Warfare Executive de Grande-Bretagne (PWE), un groupe clandestin basé à Bush House à Londres et à Woburn Abbey, un grand domaine dans la campagne anglaise.

Soldatensender Calais fonctionnait de 6 heures du soir jusqu'au lever du Soleil.

Elle diffusait de la musique, couvrait l'actualité sportive et d'autres événements intéressant des militaires pour capter l'attention des soldats et faire qu'ils soient réceptifs à la propagande, destinée à les démoraliser.


Ce qui a particulièrement perturbé le commandement allemand à l'Ouest, c'est le fait que Soldatensender Calais diffusait des comptes rendus textuels effectivement envoyés diffusés par le service d'information officiel allemand sur Radio Deutschland à Munich.

Le fait que la radio pirate collecte toute seule les informations Allemandes a renforcé sa crédibilité.

Le téléscripteur

 

Le Hellschreiber
Le Hellschreiber

Quand la Grande-Bretagne a déclaré la guerre au régime d'Adolf Hitler en septembre 1939, le correspondant à Londres d'un journal officiel allemand a quitté l'Angleterre si précipitamment qu'il avait laissé derrière lui son Hellschreiber (téléscripteur codé). 

Ignorant que les Britanniques avaient le Hellschreiber, Josef Goebbels, le génie de la propagande d'Hitler, a continué à utiliser la machine pour envoyer nouvelles dans toute l'Allemagne et les pays qu'elle avait envahis. 

Sefton Delmer a pu recevoir les bulletins de l'agence de presse allemande en même temps que Radios et journaux allemands. 


Le personnel de Delmer étant plus rapide a traiter les dépêches, Soldatensender Calais était généralement en mesure de diffuser les nouvelles piratées en premier, donnant souvent l'orientation souhaitée à l’information.

Delmer obtenait aussi ses informations pour Soldatensender Calais des prisonniers de guerre, des journaux allemands, des services secrets alliés et d'infiltration, ainsi que des vols de reconnaissance photographique de la Royal Air Force des dommages causés par les bombardements sur les villes du Reich.

 

Il était crucial, Delmer le savait, que l'information diffusée aux Allemands qui occupaient les bunkers le long de la Manche et qui s’inquiétaient des bombardements en Allemagne, soit extrêmement exacte. Si les militaires s'apercevaient que leurs quartiers n'avaient pas été sévèrement endommagés comme il le prétendait, Soldatensender Calais n'aurait plus été crédible.

 

Les reportages de la radio pirate sur les dégâts causés aux Allemands étaient si méticuleux que les villes et même les rues touchées étaient nommées. Cette incroyable précision était rendue possible par les avions RAF Mosquito de haute altitude qui prenaient des photos presque aussitôt qu'une mission de bombardement était terminée. Les tirages étaient immédiatement expédiés à Delmer dans son studio, où une équipe spéciale d'experts a utilisé des visionneuses stéréoscopiques et des étagères pleines de cartes et de guides de rue des villes européennes, pour analyser les dégâts des bombes.

 

Toutes les émissions du Soldatensender Calais ne visaient pas que la Wehrmacht et le front intérieur du Reich. Delmer a décidé que les hommes d'affaires des nations neutres qui continuaient à tirer profit du commerce avec l'Allemagne feraient aussi partie des cibles. 

Des agents d'infiltration britanniques à Stockholm ont appris qu'une entreprise Suédoise faisait de la contrebande de roulements à billes avec l’Allemagne, essentiels pour leur force militaire mécanisée.

 

Delmer a obtenu des détails exhaustifs sur la firme suédoise auprès du Ministère de la guerre économique. Puis dans ses émissions, captées toutes sur l'Europe occidentale, la radio s'est concentrée sur l'entreprise et a nommé ses dirigeants. Les commentaires étaient caustiques et obscènes. Quelques semaines plus tard, Delmer a reçu un bulletin à son bureau, la firme suédoise avait informé Berlin qu'elle ne pouvait plus faire affaire avec le Troisième Reich.

« Chantage par radio pirate ! », triompha Delmer.
                                                                                                         
A partir du 6 juin 1944, la station de radio connaît son époque la plus productive.

Le scoop

 

article de presse sur la radio 1944

L’ennemi débarque en force par air et par mer. Le Mur de l’Atlantique est percé à plusieurs endroits. Le commandant a ordonné l’état d’alarme n°3” annonce à l’aube du 6 juin 1944, Soldatensender Calais quelques minutes après la dépêche de l’agence de presse allemande DNB. 

Un scoop mondial quasiment en direct du débarquement !


Soldatensender Calais a distillé dans son programme des infos tendant à faire croire que le débarquement n’avait pas lieu qu’en Normandie. Elle annonce par exemple des parachutages entre Boulogne et Calais au niveau de Rouen et des navires de débarquement au Nord du Havre. Des infos reprises par exemple par le correspondant suédois d’Aftonbladet à Berlin et relayées par plusieurs journaux anglo-saxons.


Le 11 juin, l'authentique neveu du général Werner von Fritsch l’ex-commandant en chef de l'armée allemande qui avait été révoqué en 1938 suite à un complot ourdi par Göring et Himmler, et qui mourut un an plus tard, a parlé à l'antenne avec les intonations d'un bon aristocrate prussien. 

Il avait fui l'Allemagne nazie et était maintenant membre de l'équipe de Delmer.

 

« Concitoyens allemands », a déclaré le jeune Fritsch, «Ceci est une épitaphe et un avertissement. Une épitaphe pour les camarades de notre division qui a été décimée sur les plages de Ouistreham et d'Arromanches, et qui ont été abandonnés à leur triste sort par Adolf Hitler.

Seuls quelques hommes en sont revenus pour nous raconter l'événement. Ce que ces camarades
nous disent est un avertissement à tous ceux qui sont peut être en alerte dans un avant-poste quelque part le long des plages de Normandie, ou sont stationnés quelque part sur une colline. Pendant que vous êtes là à l’affût, vous pouvez recevoir un ordre disant « Attendez là, des renforts arrivent». Les renforts ne viendront pas. Vous avez été rayés. Vous êtes dès maintenant considérés comme perdus.»

Relayée par Radio Atlantik

 

article de la résistance
article de la résistance

Soldatensender Calais était relayée sur ondes courtes par  Kurzwellensender Atlantik, une autre radio clandestine dirigée par Sefton Delmer et lancée sur les ondes le 5 février 1943 à raison de plusieurs sessions d’une demi-heure répétées la nuit. Ses infos ont été souvent reprises dans la presse alliée et celle de la Résistance. 


On imagine son impact sur le moral des soldats allemands qui ont pu l’écouter.

 Le bilan    


Les renseignements parvenus à Londres ont indiqué que les émissions de la radio pirate avaient un impact sur les forces allemandes à l'Ouest. 
Un rapport de la Wehrmacht indique «Les chefs doivent dire à leurs hommes à propos des mensonges de la station de radio, que les soldats Allemands doivent garder une entière confiance. Nous sommes trop purs spirituellement pour nous inquiéter d'une telle saleté.»

Avec cette réaction pleine de colère des nazis à la diffusion de Soldatensender Calais, il semble bien que la station de ratio pirate disposait d'un large public dans les forces armées allemandes, et qu'elle a joué un grand rôle dans la Victoire alliée.

 

Une fois le Pas-de-Calais sous contrôle allié, la station changea son nom en Soldatensender West.
 
Elle a cessé de fonctionner le 30 avril 1945, sans l'annoncer.

Epilogue  

 

Ce qu’il reste de la station de radio Soldatensender Calais
Ce qu’il reste de la station de radio

Après la fermeture de la station de radio Soldatensender, le directeur des opérations spéciales Sefton Delmer se retira dans sa salle de bain et effectua un petit rituel pour marquer la fin de la propagande noire de sa radio pirate.

«J'ai enlevé ma barbe. […] Après que mon rasoir ait rasé les moustaches imbibées de savon de mon visage, je me suis regardé dans le miroir. Là, me fixant, se trouvait le visage blême et flasque d'un escroc. Était-ce, me suis-je demandé, ce que quatre années de "noir" avaient fait à Denis Sefton Delmer.»


Malgré son ton jovial et peu sentimental, lorsqu'il se souvenait des farces nuisibles jouées aux civils ennemis dans le cadre des campagnes PWE (Political Warfare Executive), il avait des scrupules quant à la nature de son travail en temps de guerre. 

Les méthodes de l'unité de Delmer ont horrifié quelques ministres du cabinet, mais il était l'objet de beaucoup d'admiration. La question de savoir si les méthodes éthiquement douteuses du PWE étaient moralement justifiées a fait l'objet de nombreux débats au sein de l'organisation, comme le démontrent des documents d'archives. 

 

Black Boomerang de Sefton Delmer

Dans une conférence PWE de 1943 intitulée « Guerre politique », le colonel Sedgwick, directeur des études de l’agence, affirme sa conviction que le bien ou le mal d'une action doit être déterminé par ses conséquences prévues, afin de justifier moralement l'utilisation de la propagande noire de la station pirate. 
«Si en frappant les Allemands en dessous de la ceinture, nous pouvons raccourcir la guerre, et peut-être sauver un million de vies, j'espère que nous serons prêts à les frapper en dessous de la ceinture à chaque fois

Cependant, tous les propagandistes n'étaient pas du même avis. Dans une revue de 1962 à propos du livre "Black Boomerang" de Delmer, Richard Crossman a décrit la propagande noire comme « nihiliste ». 


De nos jours, il est impossible d’avoir un avis pertinent à plusieurs décennies de distance sur les événements de l’époque et de ce qu’il convenait de faire. Certains diront qu’il y a des choses qui ne se font pas, d’autres que la fin justifie les moyens.

Imaginons seulement un pays, que ce soit une île ou non, seul face à la déferlante nazie, alors qu’il y va de son existence même. Que conviendrait-il de faire ? 


Laissons la parole à Winston Churchill qui était, lui, vraiment au milieu de la tempête, à propos de l’engagement de son pays aux côtés de l’URSS de Staline: 

 

«Si Hitler avait envahi l’Enfer, je chercherais à faire une alliance avec le diable

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