Les illusions dans la guerre, 39-45, Double illusion à Pearl Harbor

par Jean Marie Champeau 19 Juillet 2021, 14:44 application guerre

39-45, Double illusion à Pearl Harbor   

               

Le sauvetage des marins du West Virginia au milieu des flammes.  Par U.S. Navy
Le sauvetage des marins du West Virginia.

7 décembre 1941, la flotte de guerre américaine du Pacifique, stationnée à Pearl Harbor, est attaquée par les japonais alors même que la guerre n’est pas réellement déclarée.

 

L'attaque se fit en deux vagues successives. 

La première attaque eut lieu à 7 h 49. Elle a pu bénéficier de l'effet de surprise car les renseignements américains qui avaient cassé les codes japonais, n'ont déchiffré le message annonçant l'attaque de Pearl Harbor qu'environ une demi-heure après l'attaque. 

 

La deuxième vague eut pour mission d'achever les navires très endommagés, mais la fumée les empêcha de voir correctement leurs objectifs et ils lancèrent leurs bombes sur d’autres bâtiments.


À 9 h 45, l’attaque était déjà terminée et les Japonais faisaient route vers leurs porte-avions, qu'ils atteignirent à 12 h 14. Ils repartaient vers leur pays une heure plus tard, avec seulement vingt-neuf avions et cinq sous-marins de poche en moins.

L’illusion de l’opinion américaine

 

affiche de America first Committy

En 1941, les États-Unis n'étaient pas prêts à entrer en guerre. Certes, le pays était une puissance démographique de 132 millions d’habitants et industrielle de premier ordre. En 1941, l'aviation américaine pouvait avancer plusieurs milliers d'avions, mais beaucoup étaient obsolètes.
En 1940, face aux trois millions de soldats japonais, l'United States Army était en position d'infériorité numérique ne comptant que 250000 hommes.

 

Surtout, l’opinion américaine était en majorité pacifiste. Le souvenir de la Première Guerre mondiale et des soldats américains morts en Europe était encore très présent. Les emprunts contractés par les belligérants auprès des États-Unis n'avaient pas été remboursés et beaucoup d'Américains, probablement la majorité, étaient isolationnistes. 

 

Le président Franklin Roosevelt ne voulait pas s'aliéner les Américains d'origine allemande, italienne et japonaise. Le comité "America First", une association pacifiste influente, faisait également pression pour maintenir les États-Unis hors de la guerre.

En janvier 1941, Roosevelt promit à Winston Churchill que son pays interviendrait d'abord contre l'Allemagne nazie et non contre le Japon. Pour soulager le Royaume-Uni dans la bataille de l'Atlantique, 20% de la flotte du Pacifique, sont transférés du Pacifique à l'Atlantique ce qui laisse la supériorité numérique dans la zone à la marine japonaise.

Les révélations d'un agent double

De nombreux avertissements ont été signalés. Quatre mois avant l'attaque, l'espion serbe Dušan Popov, informe les services secrets britanniques puis américains des intentions nippones. 
Popov avait dévoilé, par un questionnaire des services secrets britanniques (MI5), que les amiraux japonais avaient réclamé à l'Abwehr une étude détaillée du bombardement par la RAF de la flotte italienne dans le port de Tarente les 11 et 12 novembre 1940. 

Bien que le directeur du FBI J. Edgar Hoover ait reçu l'espion Popov le 12 août 1941 dans son bureau, il ne transmit qu'un échantillon du questionnaire à la Maison Blanche.

 

L’amiral Harold Rainsford Stark, chef des opérations navales américaines, avait envoyé un message d’alerte au commandant en chef des flottes de l’Asie orientale et du Pacifique à Hawaï. 

L'état-major américain s’attendait donc à une attaque japonaise mais il ne l'attendait pas à Pearl Harbor, ayant une grande confiance dans l'isolement de l'île et ses défenses naturelles qui semblaient la protéger efficacement. Les Américains craignaient davantage un acte de sabotage ou un débarquement, plutôt qu'une attaque aérienne, qu'ils jugeaient impossible. 


L'attaque de Pearl Harbor entraîna un revirement immédiat de l'opinion publique américaine et provoqua l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés. 

 

Les illusions des isolationnistes s’effondrèrent. 

L’illusion Japonaise

 

Yamamoto
Yamamoto

À partir partir du XIXe siècle, la puissance militaire japonaise se renforça et se modernisa grandement. Les militaires japonais étaient confiants dans la supériorité de leur armée.

 

Au début du 20e siècle, l’empire du Japon s’engagea dans une période de croissance économique, politique et militaire afin de rattraper les puissances occidentales. Cet objectif s’appuyait également sur une stratégie d’expansion territoriale en Asie orientale qui devait garantir au Japon son approvisionnement en matières premières indispensables à son développement.

L'Armée impériale japonaise envahit la Mandchourie en 1931 et ce territoire devint l'État fantoche du Mandchoukouo. Le Japon prit ensuite progressivement le contrôle d'autres régions de la Chine


Les conquêtes nipponnes en Asie orientale menaçaient les intérêts américains et Washington intervint contre le Japon, sans aller jusqu’à la confrontation armée.

 

Samourai a l'attaque de Pearl Harbor

1941 fut l'année de l’escalade entre les deux pays. En mai, Washington accorda son soutien à la Chine par l’octroi d’un prêt-bail. À la suite du refus du Japon de se retirer de l'Indochine et de la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas décrétèrent à partir du 26 juillet 1941 l’embargo complet sur le pétrole et l’acier ainsi que le gel des avoirs japonais sur le sol américain. 

 

Cinq mois plus tard, les approvisionnements de pétrole du Japon étaient réduits de 90%. Le gouvernement japonais, angoissé à l’idée que, tôt ou tard, le pays se retrouverait totalement privé de ces ressources précieuses, réalisa qu’il devait vite trouver une solution pour se sortir de l’impasse.


Le Japon pouvait renoncer à la guerre, acceptant ainsi de devenir une puissance de troisième ordre, ou renoncer à la paix, et se lancer dans une guerre dont l’issue était plus qu’incertaine, sachant qu’après deux ans la victoire devenait impossible, par manque de pétrole et d’acier. 

 

Comme l’explique l’historien Ian Kershaw, « [l]’alternative était entre la paix dans l’austérité au sein d’un monde dominé par l’Amérique ou la guerre assortie d’une défaite possible mais en défendant l’honneur national ».

 

La guerre était quasiment inéluctable. 
    

L'attaque


L’anéantissement de la principale flotte américaine devait permettre à l’empire du Japon de continuer à établir sa « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » en privant les Américains des moyens de s'y opposer militairement. C'est aussi une réponse aux sanctions économiques prises par Washington en juillet 1941, contre sa politique impérialiste, après l'invasion de la Chine et de l'Indochine française.

En outre, Tokyo était assuré du soutien allemand en cas de contre-attaque des Américains.

 

Les illusions des japonais pour un grand empire du soleil levant allaient se heurter à la réalité.

Le bilan

 

Une victoire à la Pyrrhus
Pearl Harbor
Pearl Harbor

L'armada japonaise s'en retourna sans qu'aucun porte-avions américain ne fût détruit car ils ne se trouvaient pas à Pearl Harbor

 

Finalement, l'attaque japonaise sur Pearl Harbor fut une brillante réussite tactique mais un échec stratégique japonais. 

Presque tous les navires touchés étaient des vieux bâtiments. 80 % d'entre eux furent remis en état et modernisés après l'attaque. Les destroyers Cassin et Downes furent gravement endommagés mais leurs machines furent sauvées et elles équipèrent d’autres bâtiments portant leur nom d’origine.

Malgré les pertes, la base resta opérationnelle. Le port, les pistes, les réservoirs de carburant et les ateliers de réparation n'ont pas été détruits. 

 

Yamamoto aurait dit : « Je crains que tout ce que nous avons réussi à faire est de réveiller un géant endormi et de le remplir d'une terrible résolution. »

 

Il savait que la formidable puissance industrielle des Etats-Unis transformait les données du conflit dont l’issue devenait plus qu’incertaine.

Le lion est blessé
affiche Avenge Pearl Harbor

Contrainte de se battre sans cuirassés, la marine américaine développa par la suite de nouvelles tactiques navales reposant sur des Task forces combinant des porte-avions et des sous-marins.


Ces nouvelles méthodes permirent de freiner l'avance japonaise en 1942, délai que l'amiral Yamamoto estimait avoir donné au Japon avant que la capacité industrielle démultipliée des États-Unis ne leur donne une supériorité écrasante. 

 

Après l'attaque japonaise sur la base navale américaine, le président Roosevelt engagea son pays dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Alliés. 

Les Japonais firent une déclaration de guerre officielle, mais à cause de divers contretemps, elle ne fut présentée qu'après l'attaque ce qui permet au président Roosevelt de déclarer le lendemain: 

 

« Hier, 7 décembre 1941, une date qui restera à jamais marquée dans l'Histoire comme un jour d’infamie, les États-Unis d'Amérique ont été attaqués délibérément par les forces navales et aériennes de l'empire du Japon. […]. Qui plus est, une heure après que les armées nippones eurent commencé à bombarder Oahu, un représentant de l'ambassade du Japon aux États-Unis a fait au secrétariat d'État une réponse officielle à un récent message américain. Cette réponse semblait prouver la poursuite des négociations diplomatiques, elle ne contenait ni menace, ni déclaration de guerre […]. J'ai demandé […] que le Congrès déclare depuis l'attaque perpétrée par le Japon dimanche 7 décembre, l'état de guerre contre le Japon. »


Le Congrès américain déclara la guerre au Japon à la quasi unanimité. 
L'entrée en guerre des États-Unis marquait un tournant dans la mondialisation du conflit.

 

silhouette de Winston Churchill

L’hypothèse selon laquelle l’attaque de Pearl Harbor avait été un piège tendu aux japonais comme semble le suggérer l'absence providentielle des trois porte-avions qui ne furent donc pas touchés, et le fait que les nombreux messages d'avertissement furent ignorés, dans le but de convaincre le peuple américain, partisan de la neutralité(*), ne change rien à l’affaire. 

 

Un conflit avec le japon était inévitable comme, nous l’avons vu, la décision était déjà prise du côté japonais. 

 

Le lendemain, 9 décembre, le Royaume-Uni déclarait la guerre au Japon et Winston Churchill écrira plus tard dans ses Mémoires :

« Aucun Américain ne m'en voudra de dire que j'éprouvai la plus grande joie à voir les États-Unis à nos côtés. Je ne pouvais prévoir le déroulement des événements. Je ne prétends pas avoir mesuré avec précision la puissance guerrière du Japon, mais je compris que, dès cet instant, la grande République américaine entrait en guerre, nous avions fini par gagner [leur participation] ! »

logo de America First

(*) Selon certains auteurs, au début de l'été 1940, le premier ministre britannique Winston Churchill aurait dépêché un agent du renseignement en Amérique du Nord pour créer une campagne d'influence pour promouvoir l’aide à la grande Bretagne et l’entrée en guerre des Etats Unis en créant le "British Security Coordination" (BSC).

 

Au début de 1941, plus de 80 % des Américains s'opposaient à l'intervention américaine dans la guerre en Europe, un sentiment exprimé par le biais de "l'America First Committee".

 

L’objectif principal de la campagne était de dénigrer et de harceler les Américains opposés à l'entrée dans la Seconde Guerre mondiale. Elle annonçait que les États-Unis devaient accepter « le fait que nous soyons en guerre, qu'elle soit déclarée ou non ».

 

En septembre 1941, lorsque le sénateur du Dakota du Nord Gerald Nye, un anti-interventionniste et fléau de l'industrie d'armement, a prononcé un discours à Boston, les manifestants de "Fight for Freedom" l'ont hué et chahuté tout en distribuant 25 000 tracts le qualifiant de "amoureux des nazis".

 

De même, lorsque le membre du Congrès de New York Hamilton Fish III a organisé un rassemblement à Milwaukee, un membre de "Fight for Freedom" a interrompu son discours pour lui remettre une pancarte : « Der Fuhrer vous remercie de votre loyauté ». Les journalistes, alertés à l'avance, ont veillé à ce que les photos de la scène soient réimprimées dans tout le pays.

 

Lorsque Charles Lindbergh, l'aviateur et l'orateur le plus populaire de "l'America First Committee", s'est adressé à un rassemblement au Madison Square Garden en octobre 1941, "Fight for Freedom" a tenté de semer la confusion en imprimant des billets en double.

 

Une étude réalisée en 1945 par des historiens du BSC décrivait leurs efforts : « Les personnalités ont été discréditées, leurs passés peu recommandables ont été déterrés, leurs déclarations ont été imprimées et réimprimées…. Petit à petit, un sentiment de culpabilité s'est insinué dans les villes et à travers les États. La campagne a pris racine. »

 

(évidemment, toute ressemblance avec des événements actuels est purement fortuite).

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