Les illusions dans la guerre, 1938, Les illusions de Munich

par Jean Marie Champeau 13 Août 2021, 18:58 application guerre

1938, Les illusions de Munich
                              

Signature des accords de Munich dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938: le premier ministre français Édouard Daladier en train de signer sous le regard de Hermann Goering et Adolf Hitler. SZ Photo/Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives
SZ Photo/Suddeutsche Zeitung

«Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre».
Ces mots prêtés à Winston Churchill une fois les accords signés, reflètent assez bien l’appréciation portée aujourd’hui sur le comportement de la France et du Royaume-Uni lors des négociations de Munich.

 

Sur la photo devenue célèbre on voit Daladier signant l’accord sous les regards gourmands de Hitler et son complice Goering.    

 

Tel Faust, penché sur le contrat, il appose sa griffe pour sceller le sort de la Tchécoslovaquie au prix de la trahison de la signature de la France.

Le sujet      

                                                                          
Après l'annexion de l'Autriche en mars 1938, le Führer qui se prétend soucieux du «droit des peuples à disposer eux-mêmes», revendique la région des Sudètes, la  partie occidentale de la Tchécoslovaquie, où la population est majoritairement germanophone. Plus particulièrement, il demande le retour dans la «mère-patrie» de ce peuple.


La demande d’Hitler faisant suite à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, s’inscrit dans ses velléités d’expansion du IIIe Reich.

 

Le risque de guerre est grand. La France est d'autant plus concernée qu'elle est liée à la Tchécoslovaquie par une alliance conclue en 1924. Partout en Europe on redoute la guerre, le pacifisme est largement répandu. Le traumatisme du premier conflit mondial est encore présent dans toutes les têtes…

La Tchécoslovaquie

 

Au sortir de la Première Guerre Mondiale, en Tchécoslovaquie construite sur tapis vert par les vainqueurs, avec les restes de l’empire Austro-hongrois, près d’un tiers de la population du pays se définit non pas comme tchèque ou slovaque mais comme allemand. 


Ces minorités allemandes parlent une langue et possèdent une culture différente de celle de la majorité de la population. De nombreux Allemands répondent d’ailleurs à ces bouleversements territoriaux qui leur sont imposés en revendiquant leur attachement à la nouvelle République d’Autriche allemande plutôt que tchécoslovaque.

Carte de l’hétérogénéité culturelle et linguistique au sein de la jeune Tchécoslovaquie
L’hétérogénéité culturelle et linguistique en Tchécoslovaquie

Or, il faut aussi retenir que la région, peuplée par près de 3 millions de personnes se revendiquant comme de culture allemande, était aussi l’une des plus fortement industrialisées du pays. 

Les entrepreneurs étaient d’ailleurs majoritairement allemands. Les Tchèques ne détenaient quant à eux qu’entre 20 et 30% des industries du pays. 

 

Il devenait alors nécessaire de conserver ce territoire nouvellement acquis en jouant habilement entre raison d’Etat et contentement des populations. La paix entre les ethnies devait se maintenir coûte que coûte, quitte à laisser plus de marges de manœuvre aux partis politiques ouvertement opposés à la centralisation.

Le plan

 

Henlein et Hitler ensemble au nid d’aigle du führer
Henlein et Hitler au nid d’aigle

Adolf Hitler et Konrad Henlein, né d’un père allemand et d’une mère tchèque, conçoivent l’engrenage qui va provoquer la crise des Sudètes.
Le mouvement, d’abord minoritaire dans les années 20 réclamant le rattachement à l’Autriche allemande, va se développer de manière prodigieuse tout au long des années 30, aidé en cela par la crise économique provoquée par le Krach de 1929 et la montée du nazisme en Allemagne. 

C’est ainsi en 1933, soit la même année que la désignation d’Adolf Hitler en tant que chancelier par le Président Hindenburg, que Konrad Henlein, fonde le Parti Allemand des Sudètes

                                                   
Le parti est jeune et virulent à l’égard du gouvernement central, il parvient rapidement à devenir une des figures incontournables de l’échiquier politique tchécoslovaque. Ainsi, aux élections législatives de 1935 le SdP, le Parti Allemand des Sudètes, remporte plus de 15% des voix. Si le pourcentage peut paraître faible, le Parti devient pourtant le premier parti politique de Tchécoslovaquie. D’autant que 68% des germanophones ont voté pour le parti irrédentiste de Konrad Henlein, reléguant les autres formations au rang de micro partis.

 

A mesure que l’atmosphère politique et civile se tendait, le gouvernement y répondait de la pire manière possible en limitant les droits civiques, comme le droit de rassemblement en place publique, chez les populations jugées à risque, comprenez par là les Allemands… et les Slovaques. Car oui, la Tchécoslovaquie doit aussi faire face aux revendications autonomistes des Slovaques.

 

Du coup, le caractère autoritaire de Prague allait contre le Traité de Saint Germain en Laye visant à traiter équitablement les différentes populations de l’Etat Tchécoslovaque. 

 

Le prétexte était tout trouvé pour Adolf Hitler qui s’annonçait comme le défenseur des peuples germaniques opprimés en dehors des frontières du Reich allemand. De fait, appuyé par Berlin, Konrad Heinlein réclame depuis 1933, le rattachement, sans contrepartie, de la région des Sudètes au Troisième Reich. 

 

Les victoires politiques du Parti allemand des Sudètes en 1935 obligent le gouvernement central à discuter avec Heinlein.

Ce dernier, sur instructions de Berlin, ne doit céder à aucun compromis. En effet, une plus grande autonomie des Sudètes aurait très probablement contenté de nombreux allemands de la région. Heinlein et Hitler veulent au contraire maintenir la pression et le mécontentement des germanophones en théâtralisant le refus catégorique de Prague à accepter les exigences du Parti irrédentiste.

Soldats tchèques dans les villes des Sudètes, Septembre 1938
Soldats tchèques dans les Sudètes, Septembre 1938

Le point culminant des tensions aura lieu en septembre 1938. En effet, des attaques sont orchestrées par des groupes paramilitaires du Parti allemand des Sudètes, proches du parti nazi. 

Les négociations avec Henlein piétinent et des manifestations ont lieu dans les Sudètes lesquelles sont violemment réprimées.

Territoires de la Tchécoslovaquie revendiqués par l'Allemagne et régions soumises à plébiscite.

Il n’en fallait pas plus pour Hitler. Il annonce encore une fois son intention de rassembler tous les Allemands sous le même drapeau, accusant ouvertement Prague de vouloir exterminer les Allemands des Sudètes au profit de la population tchèque. 


La tension est à son maximum, à tel point que les journaux occidentaux ne parlent plus que de la «Crise des Sudètes». A la même période, la Wehrmacht, l’Armée du Reich organise des «manœuvres militaires» d’envergure aux frontières tchécoslovaques.

 

En ce mois de septembre 1938, la tension militaire monte d'un cran. Le 23, le gouvernement tchécoslovaque décrète la mobilisation générale. Le lendemain Hitler envoie un mémorandum à la Tchécoslovaquie: elle a six jours pour évacuer les Sudètes. 

Proposition de la conférence de Munich

         
                                                              

 Conférence de Munich le 29 septembre 1938. Au premier plan de gauche à droite: le Premier ministre britannique Arthur Neville Chamberlain, le Français Édouard Daladier, président du Conseil, Adolf Hitler, l'Italien Benito Mussolini et son gendre le comte Galeazzo Ciano, ministre des Affaires étrangères. Rue des Archives/©Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives
©Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives    

C’est Mussolini, jouant le rôle de monsieur « bons offices », qui propose une conférence internationale autour de la Tchécoslovaquie pour éviter la guerre qui semble alors inévitable. 

A Munich, sont conviés les 4 grandes puissances en Europe : deux démocraties, France et Royaume-Uni et deux dictatures, Allemagne et Italie. Ont été "oubliés" la Russie de Staline et le principal intéressé, la Tchécoslovaquie.

 
 

Au premier plan de gauche à droite: le Premier ministre britannique Arthur Neville Chamberlain, le Français Édouard Daladier, président du Conseil, Adolf Hitler, l'Italien Benito Mussolini et son gendre le comte Galeazzo Ciano, ministre des Affaires étrangères. Rue des Archives/©Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives           
   

Sans même inviter un seul représentant tchécoslovaque !

                                                                                     

Conscients que leur population n’aspire qu’à la paix, les négociateurs français et britanniques, dans un terrible aveu de faiblesse, privilégiant une politique «d'apaisement», cherchent à parvenir à un compromis à tout prix. 


Comme le voulait Hitler, le démembrement de la Tchécoslovaquie est acté, sans aucun coup de feu. Véritable tour de force alors qu’un éventuel conflit aurait probablement tourné à l’avantage de la coalition menée par la France et le Royaume-Uni. 


L’armée nazie qui allait faire tant de dégâts par la suite n’en était qu’à ses balbutiements et Hitler n’aurait pas disposé d’assez de divisions pour attaquer la Tchécoslovaquie, et protéger son pays contre une attaque française. 

 

Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, la conférence se solde donc par la signature d'un «compromis» honteux, signé par la France et l'Angleterre à Munich au détriment de l'intégrité de la Tchécoslovaquie. Le pays est sacrifié «pour la paix».

 

Un lâche soulagement. 

La leçon

 

Prague était dans une impasse, un piège psychologique orchestré par Hitler et Henlein pour exacerber les tension ethniques et pousser le gouvernement central à la faute et in fine, va obliger les grandes puissances du continent européen à se pencher sur le cas plus que délicat de la Tchécoslovaquie


Les tensions ethniques étaient réelles et Hitler a su en tirer parti pour faire main basse sur un Etat abandonné par ses alliés créateurs. 


Une question restera à jamais sans réponse, la Tchécoslovaquie aurait-elle pu se défendre face à l’armée allemande qui bombait le torse pour cacher ses faiblesses ? 

Quoi qu’il en soit, les conséquences de l’acte de décès de la Tchécoslovaquie, sous le haut patronage des Français et des Britanniques, furent multiples.

 

caricature soviétique. Le Loup Allemand mange la Tchécoslovaquie servie sur un plat tendu par la France et l'Angleterre.al
caricature soviétique

 

Tout d’abord, cet accord offrit à Hitler un formidable succès sur le plan international, éteignant les dernières velléités d’opposition en interne. Après tout, il semblait aller de succès en succès.

Surtout, cet accord affaiblit considérablement l’image de démocraties apparues comme vieillissantes et sans parole. Outre le passage dans la neutralité par d’anciens alliés, la Belgique notamment, cet accord précipita l’alliance de circonstances entre Staline et Hitler. 


En outre, la France et le Royaume-Uni perdirent avec la Tchécoslovaquie un allié de poids puisqu’il disposait non seulement de divisions armées bien entraînées mais aussi d’un terrain de combat peu favorable aux chars allemands.

 

Étonnamment, la réaction en France comme au Royaume-Uni de ces accords fut extrêmement positive. Mis à part quelques oiseaux de mauvaise augure, comme les baptisent les médias, les populations paraissaient soulagées d’avoir évité le pire. Accueilli en héros sur le tarmac de l’aéroport, Édouard Daladier est honteux à son retour en France. Il a abandonné son fidèle allié tchèque et s'attend à être hué. Or il n'en est rien: il est acclamé au Bourget par une foule en liesse. Même chose pour Chamberlain à Londres

 

Refusant le conflit au moment où il s’y prêtait le mieux, les démocraties n’empêcheront pas la guerre, qui fut déclarée une année seulement après. L’invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939 signa le glas des illusions françaises et britanniques sur la possible modération des ambitions nazies.          

La démonstration

 

Daladier signant les accords de Munich. Quand la paix amène la guerre  © AFP
Signez là ! © AFP

Les "accords de Munich" ont démontré l’inanité et le danger de la «politique d’apaisement», du déni de la réalité, à savoir le réarmement allemand et le projet expansionniste nazi. 

Un pacifisme aveugle ayant guidé les démocraties européennes vers l’abîme.
 
           
L'historiographie sur cette période a nuancé le portrait de Chamberlain et la perception des accords de Munich. Se fondant sur des archives rendues publiques dans les années 1960, des historiens ont souligné la faible marge de manœuvre du Premier ministre britannique. Des auteurs ont insisté sur la nécessité de la France et de la Grande-Bretagne de gagner du temps pour se doter d'un arsenal militaire moderne, qu’un pacifisme béat avait réduit à la portion congrue.

La faute

 

En réalité la faute date de trois années auparavant, quand Hitler décrète le rétablissement du service militaire obligatoire en 1935 et l’occupation de la Rhénanie démilitarisée en 1936, en violation de trois clauses du traité de Versailles et des traités de Locarno.

 

A cette date, une simple intervention de police des démocraties eût tôt fait de faire rentrer Hitler dans le rang, d’autant que l’on sait maintenant que les troupes allemandes avaient pour instructions de battre en retraite en cas de réaction franco-Anglaise.  


L’illusion de Munich est là !

Epilogue

  

Ce chemin de la lâcheté, de l’aveuglement, de la vanité et de l’illégalité, la France ne respecte pas ses engagements à l’égard de la Tchécoslovaquie, est jalonné d’étapes successives auxquelles ces démocraties, tout comme la Société des Nations (SDN), ne réagissent pas. 

 

Une partie de la faute revient aussi aux populations qui ont mené à leur tête des hommes sans colonne vertébrale et qui les ont envoyé face à un dirigeant déterminé.
  
En octobre 1938, l’un des tout premiers sondages qui aient été réalisés par l’Institut français d’opinion publique (IFOP), en donne confirmation: 57% des Français sont favorables à ces accords, 37% les désapprouvent, 6% sont sans opinion. 

Certains le font avec allégresse, «La paix ! la paix ! la paix ! Voilà le mot qui, ce matin, se lisait dans tous les yeux, sortait joyeusement de toutes les lèvres. Le monde respire. Nous allons donc vivre encore. [...] » peut on lire dans Paris-Soir du 1er octobre.

 

Ce soulagement exubérant a quelque chose d’indécent puisque la France, à Munich, a trahi la Tchécoslovaquie, son alliée, qu’elle s’était engagée par traité, à défendre contre tout coup de force allemand.                                            

 

L’enfer est pavé de bonnes intentions !
                                                                                

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