Les illusions, Le nivelage et affinement

par Jean Marie Champeau 2 Octobre 2022, 02:00 biais de mémoire

 

Le nivelage et affinement

Carte postale humoristique : la sardine sortie du port par le pont transbordeur.


«C’est la sardine qui a bouché le port de Marseille!» 

 

Cette expression qui signifie, en parlant d'une histoire, que c’est une exagération, est, en réalité, basée sur une histoire vraie.


Il s’agissait d’un bateau qui avait pour nom le Sartine(*), avec un « t » et non un « d » qu’une erreur de navigation envoya sur des rochers à l'entrée du port, et qui finit par couler dans le chenal de l'entrée du Vieux-port de Marseille, ce qui en empêcha pendant un certain temps l'accès et la sortie à tout autre navire.

 

L’histoire a fait grand bruit dans toute la ville. Déformée et amplifiée au fil des discussions il n’en fallait pas plus pour que le nom du bateau passe de Sartine à. . . Sardine. 

 

Cette erreur s’est popularisée, avec le temps les galéjades marseillaises s’en nourriront pendant deux siècles, créant ainsi la légende.


Une belle démonstration de nivelage et d'affinement.

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(*) En 1779, le vicomte de Barras, officier commandant le régiment français d'infanterie de Marine de Pondichéry qui avait été capturé par les Britanniques l'année précédente, était libéré en vertu d'un accord d'échanges de prisonniers, et rapatrié sur un navire affrété spécialement pour l'échange de prisonniers et bénéficiant d'un statut protégé selon les lois de la guerre de l'époque.

 

Le bateau sur lequel il embarqua avait pour nom le Sartine, avec un « t » et non un « d ».

Le navire portait le nom d'Antoine de Sartine (1729-1801), qui était à ce moment-là le ministre de la Marine de Louis XVI.

 

Le 19 mai 1780, le vaisseau de ligne britannique HMS Romney intercepta le Sartine se dirigeant dans l'embouchure conduisant au détroit de Gibraltar et à la Méditerranée, et, à cause d'un malentendu, ouvrit le feu sur lui, tuant son capitaine et deux hommes d'équipage.

 

C'est le second Marc Lazare Roubaud (1744-1812) qui prit le commandement du navire. La situation clarifiée après que le Romney eut envoyé un canot à bord du Sartine pour en vérifier le statut, ce dernier poursuivit sa route vers Marseille.

 

À l'entrée du port, une erreur de navigation l'envoya sur des rochers et il finit par couler dans le chenal de l'entrée du Vieux-port de Marseille, ce qui en empêcha pendant un certain temps l'accès et la sortie à tout autre navire. D'après les mémoires de Barras, c'est Georges-René Pléville Le Pelley, commandant du port et de la marine de Marseille, qui dégagea le port en treuillant la frégate à quai.

 

Notre malchanceuse frégate, à peine radoubée, rejoint de son côté l’escadre de l’Océan indien, touche un récif à peine arrivée… et sombre en quelques heures !

 

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Le biais
Bulldozer pour illustrer le nivellement.
nivellement


Le nivelage et l'affinement sont deux fonctions automatiques et existent dans la mémoire. 

 

Elles font que nous avons tendance à mieux nous rappeler des détails que nous jugeons significatifs plutôt que de l’intégralité d’un événement.

 

Le nivelage correspond au cas ou les gens éludent des parties d'histoires et tentent d'adoucir ces histoires de sorte que certaines parties en soient exclues. 


Il est plus facile, ensuite, de combler les lacunes de mémoire existantes.

 

Explication

 

Naturellement nous réduisons une succession d’événements ou de longues listes à leurs éléments-clés pour répondre à notre problématique du : que faut-il mémoriser ? 

 

Le biais du nivellement et affinement agit ainsi : nous avons tendance à nous rappeler davantage des petits détails qu’on estime significatifs que de l’intégralité d’un événement, voir à exclure des parties entières.

 

Une bonne narration ne raconte pas toute l’histoire et se focalise sur l’essentiel. 

 

Conséquences
Homme étonné avec des jumelles.
trop près!


Le biais du nivellement et affinement, par son caractère discriminant et édulcorant présente le risque de déformation de la réalité des événements.  

 

Du fait de ce processus de «choix», la reconstitution historique est difficile si on ne peux pas s’appuyer sur des documents incontestables. Ainsi, certains récits d’événements basés sur des témoignages, peuvent-ils être teintés de certaines libertés prises avec la réalité.

 

Les historiens eux-mêmes, outre de devoir combattre leur biais du nivellement et affinement, qui tend à schématiser le récit, peuvent être "téléguidés" par l’ambiance «politiquement correcte» de leur époque.

 

En effet, quel historien contemporain aura pleine tribune, sans être accusé de conspirationnisme, pour traiter, par exemple, du génocide des Indiens, de l’esclavage de la révolution américaine, des millions de catholiques irlandais et écossais assassinés et déportés des révolutions britanniques, ou des États-Unis poussant le Japon à commettre une agression à Pearl Harbor, ce qui leur permit de lui déclarer la guerre.

 

Et que dire de la période historique où le parti Nazi des années 1930 reçoit des aides financières des
industriels et banquiers allemands, suisses et américains, et l’aide des médias allemands et dont le chef deviendra chancelier du Reich désigné par von Hidenburg, le 30 janvier 1933, à l’encontre de toute logique parlementaire. Lequel chancelier va satisfaire l’élite qui l’a porté au pouvoir politique par ses commandes d’armement, emprunts d’État lucratifs, baisse des salaires nets, concentration dans le commerce, l’industrie et l’agriculture(**).


Sans réécrire vraiment l’histoire, ne pas creuser certains sujet revient à laisser le champ libre à d’autres thèses qui deviennent officielles.

 

C’est ainsi que s’exprime Jacques Pauwels à propos de son ouvrage «Les Mythes de l’histoire moderne». (traduction de Jean-Marie Flémal, 2019, édition : Investig’Action)

 

«Dans notre prétendue civilisation occidentale, chacun ou chacune serait libre d’exprimer son opinion, de faire connaître au monde sa vision de l’Histoire.

 

Mais à cet égard, chacun ne bénéficie pas de la même liberté. Certains parlent d’une voix beaucoup plus forte, ils bénéficient d’une immense liberté pour exprimer leur opinion, et pour être entendus. Ce sont les super-riches, les gens que l’on désigne parfois collectivement comme le “1%”. Ils possèdent les médias qui apportent l’Histoire aux gens, notamment via des productions hollywoodiennes et des documentaires télé.

 

Les super-riches réécrivent l’Histoire et ils n’ont qu’un seul grand message, à savoir qu’ils ont acquis leur richesse par leur talent, leur persévérance, leur volonté et bien sûr aussi par leur dur labeur, que le progrès en direction de la démocratie et du bien-être leur doit tout, et qu’inversement de gros problèmes ont surgi. Surtout sous forme de guerres et de révolutions. Par la faute de leurs ennemis jaloux. 


L’Amérique est La Mecque des super-riches, et cela ne nous surprend donc pas si l’industrie américaine du film propage avec zèle, et avec succès !, ce genre de représentations historiques. Dans des films disposant de gros budgets et qui reçoivent souvent d’importantes aides financières et autres du Pentagone, de la CIA, etc., l’Amérique est toujours et encore présentée comme le champion altruiste de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme. 


Les salauds sont naturellement les nazis, mais aussi les Soviétiques, . . . . Ce genre de films est aussi apprécié par des “experts”, encensé dans les médias et couronné aux Oscars.

 

Celui qui, comme moi, présente l’Histoire d’une manière totalement différente, ne peut escompter de tels soutiens. Bien au contraire.»

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(**) «Mille milliards de dollars», un film français d'Henri Verneuil (Films A2, SFP Cinéma et V. Films ) sorti en 1982, soulève légèrement le voile. D'après Gare à l'intoxe ! de Lawrence Meyer

 

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