Les illusions, les kakemphatons

par Jean Marie Champeau 8 Décembre 2022, 03:00 curiosité

 

Les kakemphatons

Sonorités illustrées par des haut parleurs.
sonorités


« Et le désir s’accroit quand l’effet se recule »(*)


Aux rares d’entre nous qui ont étudié les classiques en cours de français à l’école(*1), ce vers de Corneille dira quelque chose.

 

Chacun peut y voir facilement le sens différent que peut prendre le vers en écrivant autrement le son des trois derniers mots. Il devient soudain difficile de dire le vers en gardant son sérieux.


Bienvenue dans le monde des kakemphatons.

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(*) Polyeucte, tragédie de Pierre Corneille inspirée par le martyre du saint arménien Polyeucte de Mélitène sous le règne de l’empereur romain Valérien en 259.

Ce vers, fut modifié ensuite par l'auteur dans les versions postérieures : «Et le désir s'accroît lorsque l'effet recule».

 

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(*1) Puisque, depuis, les cours de français se bornent (au mieux) à déchiffrer (et non décoder) des articles de journaux, quand ce n’est pas carrément un "texte" de rap.

 

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L’illusion

 

oreille
entendre

Le kakemphaton est une phrase que l'on peut entendre de plusieurs façons homophones mais qui, formant un sens différent, peut être former un calembour. 

 

Il est parfois involontaire, mais souvent volontaire dans le cas des grands auteurs qui n'ignorent rien des subtilités du langage.

 

Pour les esprits coquins, il est tentant de détourner le sens d’une phrase même en forçant un peu ses sonorités pour lui faire dire autre chose. 

 

Certains artistes s’en sont fait une spécialité. Ils concoctent ainsi des textes conçus spécifiquement pour leurs homophonies.

 

Ainsi la chanson Le Tube de toilette de Boby Lapointe est entièrement écrite en kakemphatons. À chaque vers, la voix principale chante le texte puis une seconde voix explicite le kakemphaton(*2).

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aller voir

 

(*2) Le Tube de toilette, chanson de Boby Lapointe, 

qu’on peut aller écouter là. . .

 

 

Pour faire un tube de toilette
En chantant sur cet air bête
Avec des jeux de mots laids
Il faut pondre des couplets
Permets que je te réponde
C'est sûr, faut que tu les pondes
Bon, mais que dois-je pondre
Que ponds-je, que ponds-je?
Pot podet pot pot

 

Le dernier mot qui t'a servi était "ponds-je"
Serviette, éponge! Parfait!

Allez vas-y, je vais t'aider
 

J'apprécie quand de toi l'aide
Gant de toilette

 

Me soutient, cela va beau
Ce lavabo

 

Coup plus vite c'est bien la vé-
C'est bien lavé

 

-Rité, ça nous le savons
À nous l'savon, de toilette

Sur ce piano les touches t'y aident
Les douches tièdes

 

Ton air est bon, mais mon chant point
Mets mon shampooing

 

Il s'ra peut-êt' pas sal' demain
Salle de bains

 

Il m'aura en tout cas miné
Ou cabinet, d
e toilette

Eau chaude eau froide eau mitigée
 

Cette salade, on verra dans
Un verre à dents

 

Un instant si c'est le bide, et
C'est le bidet

 

Est-ce à répéter ou à taire
T'es au water

 

J'aimerais mieux que d'aut' la vendent
Eau de lavande, eau de toilette

Eau chaude eau froide eau mitigée
 

Ma face de carême harassée
Crème à raser

 

Pour sûr aura ce soir les tics
Rasoir électrique

 

Ils font rire les gosses mes tics
Les cométiques

 

Sur ma gueule d'empeigne à moustache

Peigne à moustache, cosmétiques
Crème à raser, rasoir électrique
Serviette éponge, chanson de toilette
Très poétique, toc!

 

 

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Les holorimes

 

Deux beignets identiques.
identiques

En matières d’homophonies(*3) il existe aussi des créations poétiques dont les sonorités s’étendent sur tout le vers, et non pas seulement par une ou plusieurs syllabes identiques à la fin des vers comme dans la rime «classique», ce sont les holorimes. 

 

Cette figure de style est ancienne, mais le premier sonnet recensé entièrement constitué d'holorimes est l'œuvre du chansonnier Jean Goudezki, il s'intitule Invitation(*4) et a été écrit au célèbre cabaret du Chat noir à Paris.

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(*3) surtout mettre toutes les lettres du mot dans l’ordre. Un "b" à la place d’un "n" pourrait vous valoir des problèmes de nos jours.

 

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(*4) Invitation, de Jean Goudezki

Je t'attends samedi, car Alphonse Allais, car
À l'ombre, à Vaux, l'on gèle. Arrive. Oh ! la campagne !
Allons — bravo ! — longer la rive au lac, en pagne ;
Jette à temps, ça me dit, carafons à l'écart.

Laisse aussi sombrer tes déboires, et dépêche !
L'attrait (puis, sens !) : une omelette au lard nous rit,
Lait, saucisse, ombre, thé des poires et des pêches,
Là, très puissant, un homme l'est tôt. L'art nourrit.

Et, le verre à la main, — t'es-tu décidé ? Roule
Elle verra, là mainte étude s'y déroule,
Ta muse étudiera les bêtes ou les gens !

Comme aux dieux devisant, Hébé (c'est ma compagne)…
Commode, yeux de vice hantés, baissés, m'accompagne…
Amusé tu diras : « L'Hébé te soûle, hé ! Jean ! »

 

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On trouve beaucoup de vers holorimes dans la poésie française. Il s’agit d’un exercice auquel se sont essayés les plus grands. Regardons en quelque uns, Jugez-en plutôt !


 
Victor Hugo  :

Ô fragiles Hébreux ! Allez, Rebecca tombe,
Offre à Gilles zèbres, œufs : à l'Érèbe, hécatombe !

 


Jean Cocteau :

Voit les fenêtres sur la mer,
Voile et feux naître sur la mer,

 

Le bal qu'on donne sur la mer.
Le balcon donne sur la mer.

 

 

Lucien Reymond (polémiste suisse) :

Dans cet antre, lassés de gêner au Palais,
Dansaient entrelacés deux généraux pas laids.

 

Au Café de la Paix, grand-père, il se fait tard.
Oh ! qu'a fait de la pègre en péril ce fêtard ?

 

L'annonceras-tu, Eh ! ami : « Dix sous l'attente »
L'ânon sera tué à midi sous la tente.

 

 

Jacques Prévert :

Dans ces bois automnaux, graves et romantiques,
Danse et bois aux tonneaux, graves et rhum antique.

 

Net et vibrant, le chant d'une bergeronnette
Naît et vibre en le champ d'une bergère honnête.

 

Heredia lisant Verlaine - Ah joli don !!
Erre et dit à Lise en vert lainage : " Oh! lis donc. "

 

Saoul, l'heureux gars Raimu descend, pas sans dangers,
Sous le regard ému des cent passants d'Angers.

 


Alphonse Allais :

Aidé, j'adhère au quai ; lâche et rond je m'ébats.
Et déjà, des roquets lâchés rongent mes bas.

 

Comme beaucoup de ces formes fondées sur des contraintes extrêmes, les poèmes composés d'holorimes tiennent en général plus de la prouesse que de la littérature. 

 

Pourtant, certains parviennent quand même à conserver l’émotion poétique malgré la contrainte du jeu de mots. C’est le cas de Louise de Vilmorin qui nous a proposé ce couple de vers :

 

Étonnamment monotone et lasse
Est ton âme en mon automne, hélas !

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