Les illusions dans l’art, Rolland Maurice Lecavelé

par Jean Marie Champeau 8 Septembre 2025, 02:00 littérature

 

L’illusion Rolland Maurice Lecavelé

Roland Dorgelès par Louis Marcoussis en 1900, musée Carnavalet. 

 

 

Rolland Maurice Lecavelé, fut un écrivain et journaliste français du 20e siècle, membre de l'Académie Goncourt de 1929 à 1973.

 

Rolland naquit à Amiens en 1885 dans une famille modeste, son père Onésime Lecavelé était employé de commerce, sa mère Laure Aglaé Leclerc, ménagère. 

 

Il grandit sereinement en banlieue parisienne avec sa famille. Après des études dans les arts décoratifs, Rolland se lança dans le journalisme en collaborant avec plusieurs journaux comme Messidor et Paris-journal, mais il mena la vie de bohème à Montmartre, qui inspira une grande partie de son œuvre. 

 

Dès ses débuts dans l’écriture, il choisit son nom d'écrivain en souvenir de séjours thermaux de sa mère à Argelès dans le sud de la France et il simplifia son prénom que beaucoup écrivaient avec un seul "L". Le voilà baptisé Roland Dorgelès.

 

 

Canulard

 

Joachim-Raphaël Boronali, Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique (1910), Milly-la-Forêt, espace culturel Paul Bédu. 
Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique


En 1910, avec ses amis du cabaret du Lapin Agile, il fomenta une énorme fumisterie où il fit passer un tableau peint par l’âne du patron et intitulé Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique pour une œuvre d'un jeune surdoué nommé Joachim-Raphaël Boronali à l'occasion du Salon des indépendants(*1)

 

Devenu journaliste, il collabora au Sourire, à Fantasio et au Petit Journal.

 

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Frédéric Gérard et son âne Boronali.
Fred et l'âne Boronali

(*1) L'antagonisme régnait entre les artistes d'avant-garde, désignés sous l'appellation méprisante de "bande à Picasso" et les traditionalistes réunis autour de Dorgelès, adversaires de la peinture abstraite.

 

C'est ce dernier qui, en 1910, mit au point un canular resté fameux : le tableau Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique, toile prétendument peinte par un artiste italien jusque-là inconnu, Joachim-Raphaël Boronali, par ailleurs théoricien d'un nouveau mouvement artistique "l'excessivisme" et exposée au Salon des indépendants.

 

En réalité, le Manifeste de l'excessivisme avait été rédigé par Dorgelès, et le tableau était de… "Lolo", l'âne du tenancier Frédéric Gérard, à la queue duquel Dorgelès, assisté d'André Warnod et de Jules Depaquit, avait attaché un pinceau ; le nom du peintre fictif, Boronali, n'étant autre que l'anagramme d'Aliboron, surnom de l'âne.

 

Révélant la supercherie, constat d'huissier à l'appui, Roland Dorgelès expliqua dans le journal satirique Fantasio qu'il avait voulu "montrer aux niais, aux incapables et aux vaniteux qui encombrent une trop grande partie de cette exposition [le Salon des indépendants], que l'œuvre d'un âne, brossée à grands coups de queue, n'est pas déplacée parmi leurs œuvres", qui insultaient les "probes artistes" de ses amis, obligés de subir le voisinage de leurs "petites ordures".

La supercherie eut un succès énorme : le tableau fit l'objet de commentaires peu différents de ceux qui accueillirent d'autres œuvres modernistes, et fut vendu un bon prix.

 

Quoi qu'il en soit, ce canular de Dorgelès et ses amis appartenait à une tradition typiquement montmartroise : la fumisterie, dans laquelle excellait Jules Depaquit, et qui consistait en l'élaboration «de farces complexes, rehaussées par un surprenant déploiement de fantaisie et de jeux de mots éblouissants», pratique qui faisait le lien entre les humoristes des cabarets et l'avant-garde des années 1900, et qu’on retrouvait dans l'œuvre d'Alphonse Allais.

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La guerre

 

Roland Dorgelès 1914.
Roland Dorgelès 1914

 

En 1914, bien que deux fois réformé précédemment pour raison de santé, il s'engagea. 

 

Il fut versé au 74e régiment d'infanterie de ligne de Rouen le 21 août 1914. 

 

Il combattit en Argonne et au nord de Reims ; puis passa au 39e régiment d'infanterie de ligne. 

 

Il participa aux combats du bois du Luxembourg en février 1915, et à la Deuxième bataille d'Artois dans le cimetière de Neuville-Saint-Vaast en juin 1915. 



Après avoir été exposé au feu alors qu’il était soldat dans l’infanterie, sur l’insistance de sa compagne, il demanda à être intégré dans l’aviation. D’abord apprenti pilote au camp de Buc, il fut transféré à partir de mars 1916 à l’école d’aviation d’Ambérieu, dans l’Ain.

 

Là, Dorgelès mit à profit son temps libre pour s’atteler à la rédaction des Croix de Bois, grande fresque romanesque en germe dans son esprit depuis le début de la guerre. Victime le 21 juin 1917 d’un crash aérien dû à son manque d’habilité aux commandes de son appareil, il fut ramassé gravement blessé dans un bois le long de la Saône. 

 

Après six semaines de convalescence, il passa en service auxiliaire et accepta une proposition de son ami journaliste Maurice Sorton, rédacteur en chef de L’Heure, qui souhaitait publier une histoire originale et distrayante se déroulant dans le contexte de la guerre sous forme de feuilleton dans son journal. 

Ce modeste projet relevant avant tout de la littérature alimentaire ne l'enthousiasmait pas.

 

La Machine à finir la guerre

 

La machine à finir la guerre, dans l'Heure.


Mais sa drôlerie était appréciée des lecteurs. À Montmartre, on savait aussi combien le jeune homme pouvait être audacieux lorsqu’il s’agissait de mettre au point des farces insolites et féroces : n’avait-il pas réussi à faire admirer au salon des Indépendants une toile barbouillée, devant huissier, par un âne auquel on avait assujetti un pinceau au bout de la queue ?

 

Il écrivit en quinze jours avec Régis Gignoux La Machine à finir la guerre.
Dorgelès saisit l’opportunité qui lui fut offerte d’inventer des épisodes grinçants ou hilarants pour dévoiler les travers de la société française immergée dans ce conflit qui n’en finissait pas.

 

L’écriture de "La Machine à finir la guerre" constitua pour lui une sorte de défouloir lui permettant de dénoncer avec férocité des comportements qu’il considérait, à l’instar des autres combattants, comme insupportables. Ce fut le prétexte à faire vivre de multiples personnages, les profiteurs de guerre, les députés, les forces de police qui étaient particulièrement visés.



«jeune ingénieur ayant découvert machine capable de rendre toute guerre impossible, demande capitaux». 

 

La machine vit finalement le jour sous l’égide du ministère de la Guerre, afin de servir de façon effective à vaincre enfin les Allemands et à mettre un terme définitif à la Grande Guerre. 

 

La machine atteignit le but qu’on lui avait fixé ! Chose inespérée, la paix était enfin obtenue non pas grâce à ses capacités destructrices, mais en raison de sa force dissuasive, qui n’est pas sans anticiper sur l’effet de terreur neutralisant dont est porteuse la bombe atomique. 

 

 

En 1917, il entra au Canard enchaîné, et publia dans ce journal "La Machine à finir la guerre". Il écrivit des articles de la même veine et dans le même journal entre 1917 et 1920. Pour certains de ses articles, il utilisa le pseudonyme de Roland Catenoy, mais la plupart parurent sous le nom de Dorgelès

 

Ce qui retint surtout l’attention, ce furent les pages évoquant sans artifice la réalité de la guerre. Un simple épisode de tranchée, raconté par l’auteur était émouvant et vrai. 

 

Plusieurs comptes rendus du livre rendirent un éloge appuyé au travail de Roland Dorgelès. Ces louanges constituèrent de précieux encouragements pour poursuivre en confiance son grand roman de guerre.

 

Les croix de bois

 

Les croix de bois.

 

De son expérience au front, Dorgelès conserva de nombreuses notes qui inspirèrent son chef d'œuvre. 

 

Les Croix de bois racontait le quotidien des soldats de l'armée française durant la Première Guerre mondiale. 


En effet, le long des chemins du front, on trouvait souvent une ligne à perte de vue de croix de bois, faites à la va-vite, et posées au-dessus des cadavres de soldats allemands ou français. Soldats inconnus, jeunes soldats, c’était en leur hommage que Dorgelès écrivit ce livre.
 

Dans le récit, les personnages évoluaient, chacun à sa manière, dans un monde dévasté, seul l'esprit de camaraderie tissait l'histoire. 

 

Dorgelès publia le roman qui le rendit célèbre en 1919 et qui obtint le "prix Vie Heureuse", ancêtre du prix Fémina. Il rata le prix Goncourt au profit d'un jeune auteur: Marcel Proust.


En 1921, il fit partie du jury du prix littéraire La Renaissance, créé par Henry Lapauze(*2), conservateur du Petit Palais et fondateur-directeur de la revue bimensuelle La Renaissance politique, littéraire et artistique.

 

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(*2) Et époux de la romancière féministe Jeanne Loiseau plus connue sous le pseudonyme de Daniel-Lesueur.

aller voir

 

On peut aller voir l’article qui lui est consacré là. . .

 

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Roland Dorgelès, de Montmartre à l'académie Goncourt. 
de Montmartre à l'académie Goncourt 

 

 

Le 30 avril 1923, il épousa à Paris Annette Routchine, une artiste lyrique Russe.

 

La même année, il publia Le Réveil des morts, roman consacré à la Première Reconstruction sur le Chemin des Dames.

 

En 1925, il publia Sur la route mandarine, basé sur un séjour en Indochine, puis deux autres livres situés dans le même contexte.

 

En 1929, il succèdait à Georges Courteline à l'Académie Goncourt.

 

En 1939, il devint correspondant de guerre pour Gringoire. C'est lui qui serait à l'origine de l’expression «Drôle de guerre» qui passa à la postérité. 

 

Il se réfugia à Cassis en 1940. Dès 1941, il cessa toute collaboration à Gringoire. Habitant à partir de novembre 1942 dans le Comminges, à Montsaunès, il y accueillit son ami Raoul Dufy pendant un an. Montsaunès servit de cadre à son roman Carte d'identité publié en 1945.

 

En 1954, il fut élu président de l'Académie Goncourt, fonction qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1973. 

 

En 1965, Dorgelès devint son patronyme officiel.

 

Roland Dorgelès mourut le 18 mars 1973 à son domicile parisien, dans le 6e arrondissement. Il fut inhumé au cimetière Saint-Vincent dans le quartier de Montmartre, là même où il avait monté sa fumisterie artistique. Les piquets verts et jaunes de la palissade du Lapin Agile s’en souviennent encore.
 


Roland Dorgelès, le p’tit gars du Nord, fut président de l’Association des écrivains combattants. Il a donné son nom à une distinction littéraire délivrée par cette association, le prix Roland-Dorgelès créé en 1995 pour des professionnels de la radio et de la télévision «qui se sont particulièrement distingués dans la défense de la langue française».

 

Sans jamais s'être engagé politiquement, Roland Dorgelès a été toute sa vie un râleur protestant contre les égoïsmes. Clemenceau ne s'y était pas trompé qui avait très tôt estimé son jeune collaborateur de l'Homme libre et l'avait reconnu comme l’un des siens. 

 

Le personnage le plus représentatif du romancier reste l’un de ses héros, le rouspéteur des Croix de bois, que l'on imagine bien arrivant au Paradis et trouvant que c'est mal organisé !

 

 

 

 

illusionrollandmauricelecavelé

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 Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Dorgel%C3%A8s

https://editions.bnf.fr/roland-dorgel%C3%A8s-de-montmartre-%C3%A0-lacad%C3%A9mie-goncourt

https://fr.wikipedia.org/wiki/Au_Lapin_Agile

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Croix_de_bois

https://shs.cairn.info/revue-nord-2017-2-page-127?lang=fr

https://www.lepetitlitteraire.fr/auteurs/roland-dorgeles

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Croix_de_bois

 

 

Photos

couverture

Roland Dorgelès par Louis Marcoussis en 1900, musée Carnavalet.

Par Louis Marcoussis — Paris Musées, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=100421902

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Roland Dorgelès par Louis Marcoussis en 1900, musée Carnavalet.

Par Louis Marcoussis — Paris Musées, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=100421902

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/95/Louis_Marcoussis_-_Roland_Dorgel%C3%A8s_%281886-1973%29%2C_romancier_-_P2578_-_Mus%C3%A9e_Carnavalet.jpg/800px-Louis_Marcoussis_-_Roland_Dorgel%C3%A8s_%281886-1973%29%2C_romancier_-_P2578_-_Mus%C3%A9e_Carnavalet.jpg

 

Joachim-Raphaël Boronali, Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique (1910), Milly-la-Forêt, espace culturel Paul Bédu.

Par Joachim-Raphaël Boronali — http://miguel-lima.com/?cat=13, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11728653

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/12/Boronali_Impression.jpg/1024px-Boronali_Impression.jpg

 

Fred et l’âne Boronali. Frédéric Gérard et son âne Boronali.

Par Auteur inconnu — http://www.au-lapin-agile.com/agile.htm, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1473822

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6d/Fr%C3%A9d%C3%A9_et_Boronali.jpg

 

Roland Dorgelès 1914

https://clg-rdorgeles-longvic.eclat-bfc.fr/lectureFichiergw.do?ID_FICHIER=46296

 

La machine à finir la guerre.

https://shs.cairn.info/article/NORD_070_0127/image/full/im1?lang=fr

 

Les croix de bois

https://clg-rdorgeles-longvic.eclat-bfc.fr/lectureFichiergw.do?ID_FICHIER=46297

 

Portrait de Jeanne Loiseau par Paul Chabas, vers 1895, Paris, musée Carnavalet.

Par Paul Chabas — Paris Musées, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=100707433

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/ce/Paul-%C3%89mile_Chabas_-_Portrait_de_Daniel_Lesueur_%28Jeanne_Loiseau%2C1860-1921%2C_dite%29%2C_femme_de_lettres_-_P1384_-_Mus%C3%A9e_Carnavalet.jpg/800px-Paul-%C3%89mile_Chabas_-_Portrait_de_Daniel_Lesueur_%28Jeanne_Loiseau%2C1860-1921%2C_dite%29%2C_femme_de_lettres_-_P1384_-_Mus%C3%A9e_Carnavalet.jpg

 

Roland Dorgelès,

de Montmartre à l'académie Goncourt

https://editions.bnf.fr/sites/default/files/dorgeles.jpg

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