Illusions dans l’art, Claire Leris

par Jean Marie Champeau 12 Juillet 2026, 02:00 théâtre

 

 

L’illusion Claire Leris

Claire Josèphe Hippolyte Léris dite Mademoiselle Clairon.

 

Claire Josèphe Hippolyte Léris, fut une actrice française du 18e siècle.

Si elle fut dénigrée, elle n'en fut pas moins l'une des plus grandes actrices de son époque.

 

Fille naturelle de François-Joseph-Désiré Léris, sergent au régiment de Mailly, et de Marie-Claire Scana-Piecq, probablement couturière, Claire Josèphe naquit le 25 janvier 1723 à Saint-Wanon de Condé, qui devint Condé-sur-Escaut en 1886, dans la région que les édiles actuels ont baptisée Haut de France.

 

Née à sept mois, elle garda toute sa vie une constitution faible et un état de santé perpétuellement maladif. Dans ses Mémoires en 1799, extrêmement peu fiables tant pour les faits que pour les dates, elle raconta qu'elle fut baptisée pendant le carnaval par le curé et le vicaire qui, n'ayant pas pris le temps de se changer, étaient déguisés l'un en Arlequin et l'autre en Gille.

 

Sans grandir vraiment dans la misère, chaque sou était compté, et chaque sou devait se gagner à la sueur de son front. De cette précarité sociale, elle garda toute sa vie le souci d’amasser, de chercher des rentes, de monnayer sa présence, de réclamer à ses anciens amants, qui des chandeliers d’argent, qui une boîte en écaille, un portrait … Qu’elle revendait en fonction de ses besoins d’argent.

 

Sa mère la destinait aux travaux de couture, comme elle. Mais la petite Claire se rebella et refusa. La petite fille et sa mère quittèrent bientôt Condé pour Valencienne puis Paris.

Elle avait onze ans quand sa mère déménagea à Paris et l’emmena avec elle mais en la laissant seule à longueur de journée. La fenêtre de sa chambre donnant sur les appartements d’une comédienne nommée Dangeville, Claire-Josèphe était subjuguée par cette jeune fille à qui l’on donnait des cours de maintien et de danse. Elle l’observait et refaisait chaque geste à l’identique.

 

Un jour, un ami de sa mère, l’emmena voir jouer la jeune comédienne. Et ce fut une révélation. Désormais, elle sut ce qu’elle voulait être : une comédienne à son tour. Elle s'occupa, la nuit entière à retrouver et dire tout haut ce qu'elle avait entendu déclamé sur les planches.

 

Sa mère s’opposa à cette vocation, la laissant presque sans nourriture pendant plus de 2 mois. La jeune fille ne plia pas et finit par avoir gain de cause.

 

Le 8 janvier 1736, elle débuta à la Comédie-Italienne, n'ayant pas encore atteint l'âge de treize ans.

 

Son application, son ardeur, sa mémoire enfin, confondaient ses instituteurs. Elle s'en alla exercer ses talents à Rouen, où elle se fit connaître pour sa vie amoureuse et "son existence galante", au point qu'un cruel petit livre fut écrit contre elle.

 

Elle y était affublée du surnom évocateur de Frétillon. Le pamphlet libertín publié anonymement à La Haye, en 1739, Histoire de la vie et des mœurs de Mademoiselle Cronel dite Frétillon, écrite par elle-même, actrice de la Comédie de Rouen, était, en réalité, écrit par Pierre Alexandre Gaillard de la Bataille, un soupirant dédaigné qui cherchait à nuire à sa gloire.

 

En rallongeant son premier prénom, elle choisi le pseudonyme de Clairon en souvenir de sa mère, Marie-Claire Scana-Piecq, dont c'était vraisemblablement le sobriquet, un terme qui évoque à la fois une trompette aiguë et un son clair et perçant.

Quiconque m’appellera encore Frétillon, peut compter que je lui f… Le meilleur soufflet qu’elle ait peut-être encore reçu de sa vie !”. Sacré tempérament décidément.

 

Mademoiselle Clairon en Médée par Carle Vanloo, 1757.
Mademoiselle Clairon en Médée, 1757

 

 

Elle quitta Rouen et s'en alla jouer à Lille, Gand et Dunkerque, où elle reçut un avis de début pour l'Opéra et où elle parut en mars 1743, à l'âge de 20 ans.

 

Le public, pourtant, se lassa vite de la comédienne et celle-ci quitta l'Opéra pour tenter de rejoindre la Comédie Française.

Malgré la résistance à son admission, à cause de sa réputation légère, les protecteurs de l'actrice finirent par obtenir qu'elle soit intégrée à la troupe.


Elle dut à son audace d'interpréter, pour ses début à la Comédie-Française, Phèdre de Racine.

 

Personne n'aurait alors parié sur sa capacité à tenir un tel rôle, mais pourtant, elle triompha dès le premier soir. Son succès se poursuivit au delà de Phèdre et son talent de tragédienne se confirma.

Le succès fut tel qu'elle fut reçue sociétaire le mois suivant.

 

Mlle Clairon avoua dans ses mémoires qu’en ces années de début, elle était complètement grisée par son succès, et que les applaudissements de la salle, les pièces louangeuses, les adulations des soupirants, la jalousie de ses compagnes, l'avait amenée à croire qu'elle était le plus grand sujet qui soit encore paru sur la scène du Théâtre-Français.

 

De fait, au début des années 1750, autant grâce à la scène qu'à ses amours monnayés, la Clairon commençait à devenir un personnage, dont les faits, les gestes et les fantaisies occupaient Paris.

Rivale impitoyable de Mlle Dumesnil, une autre actrice de la Comédie Française, elle travaillait assidûment et méticuleusement chaque vers, chaque mot, chaque intonation.

 

Cette rivalité maladive vira à la jalousie, sentiment que La Clairon ne put dissimuler dans ses Mémoires et qui écartelait Voltaire, qui disait "ma bonne Dumesnil" mais qui se proclamait par ailleurs "claironien".

 

En 1765, plusieurs comédiens, dont Mlle Clairon, se prononcèrent pour l'exclusion d'un des leurs, l'acteur Dubois, qui avait fait un faux serment dans un procès scandaleux. Les comédiens refusèrent de jouer le Siège de Calais et furent conduits à la prison royale de For-l'Évêque.

 

La Clairon y fut également enfermée et durant les cinq jours que dura son incarcération, un flot de visiteurs se pressa pour voir la chambre qu'on lui avait meublée. Voltaire lui écrivit, à cette occasion.

 

Elle devint ainsi la grande comédienne, reconnue et populaire, de la Comédie-Française. Mais sa santé fragile la rattrapa. En 1765, malade, elle alla à Genève pour consulter, elle avait 42 ans.

Le verdict tomba, elle risquait la mort si elle remontait sur la scène. De Genève, elle se rendit à Ferney voir Voltaire sur son invitation.

 

Elle resta un mois à Ferney, puis rentra à Paris en novembre. En 1766, alors qu'elle était de retour à Paris et attendue pour reprendre un rôle, elle déclara prendre sa retraite, et décida de quitter définitivement le théâtre : elle n'y revint plus jamais, sauf pour se produire en privé, comme en 1770, où elle interpréta Hypermnestre de Lemierre à la cour.


Elle ne fut pas vraiment regrettée par ses compagnons de la Comédie-Française, la comédienne ayant toujours suscité embarras, difficultés, froissements d'amour-propre, en raison de ses exigences et de son despotisme.

 

Elle s'attela à la rédaction de ses mémoires, lesquelles furent publiées en 1798. Jugées peu sincères, pleines de forfanteries et de rancoeur, elles n'eurent qu'un médiocre succès.

 

L'actrice créa alors une école de jeunes élèves, qu'elle se complaisait à former pour le théâtre. Elle s'enticha tour à tour de jeunes hommes qui devinrent ses protégés et qu'elle conseilla et lança dans la profession avec une sollicitude toute maternelle et parfois ambiguë.

 

Elle se consacra dès lors à l'amélioration de la situation des comédiens, poursuivant son action en vue de faire lever l'excommunication dont les comédiens français étaient frappés. Elle avait fait rédiger en 1761, par l'avocat Huerne de La Motte, une brochure intitulée Liberté de la France contre le pouvoir arbitraire de l'excommunication.

 

Elle continua son action et elle ouvrit même pendant quelque temps une école de théâtre à Paris, recevant comme élèves le futur grand acteur Larive et la future sociétaire de la Comédie Française Mlle Raucourt.

 

Elle poursuivit pendant 19 ans une vie sagement passionnée, gérant la fin de sa relation tumultueuse avec le comte de Valbelle, qui la quitta en 1773, se "débrouillant" pour conserver un train de vie digne de son rang.

 

En 1772, elle devint la maîtresse du jeune prince allemand Charles-Frédéric d'Anspach-Bayreuth, neveu du grand Frédéric II de Prusse qui devint fou amoureux d’elle.

 

Elle se partagea entre la France et l’Allemagne. Elle se piquait de jouer auprès de son amant un rôle de conseil, et de ministre occulte. Pourtant son train de vie finit par faire grincer les dents… Sa liaison prit fin au bout de 17 ans, en 1786.

 

Quand elle revint en France, à la veille de la Révolution, c’était l’heure du bilan pour l’actrice qui avait désormais 63 ans. Elle partageait sa, très belle maison d’Issy, avec une gouvernante qu’elle présentait comme sa fille adoptive, Marie-Pauline Ménard, veuve de La Riandrie.

 

Elle raccourcit son nom, qu’elle avait rallongé quelques années auparavant. Claire-Joseph-Hippolyte Leris Clairon de la Tude, devint plus modestement la citoyenne Latude. Elle traversa la révolution sans dommage apparent. Les temps étaient difficiles et les têtes tombaient facilement, comme celle de sa voisine, la princesse de Chimay, guillotinée, et son château confisqué.

 

Ce qu’il en a fallu de cette force inouïe qu’elle eut de lutter et d’apprendre : Apprendre et toujours, apprendre pour s’élever au-dessus de sa condition, pour devenir actrice, pour évoluer dans cet univers mondain qui n’est pas le sien. Apprendre à lire et à écrire. Apprendre à parler, s’habiller, marcher. Apprendre à évoluer sur scène, à danser, à poser sa voix. Rien n’était inné chez elle sinon cette faculté d’observer, de reproduire, de s’adapter, de plaire. Mademoiselle Clairon occupa la scène pendant plus de 22 ans. Elle y côtoya les plus grands.

 

 

 

 

Portrait du buste de Mademoiselle Clairon par Jean-Baptiste Lemoyne. (C) RMN-Grand Palais /  René-Gabriel Ojéda 1761.
Portrait du buste de Mademoiselle Clairon, 1761

 

Elle ne quittera pourtant la commune devenue “Issy-l’Union, par la volonté du peuple", que peu de temps avant sa mort. Clin d’œil de la vie à sa région natale, elle s’installa alors rue de Lille à Paris, avec Marie-Pauline.

 

Claire Josèphe Hippolyte Léris dite mademoiselle Clairon, mourut le 29 janvier 1803 oubliée de presque tous. Elle venait de fêter ses 80 ans … Ironie du sort, son indéfectible rivale, Mademoiselle Dusmesnil, 90 ans, ne lui survécut que de quelques jours.

 

Cette grande tragédienne du 18e siècle qui fut la première à oser jouer sans robe à panier, révolutionna le costume de scène à une époque où les comédiens les achetaient eux-mêmes … Donna à la diction plus de naturel … Se battit pour que l’Église cesse d’excommunier les comédiens et, grâce à elle, les claironnades sont entrées dans notre langage courant.

 

Elle sut jouer de tous les codes d’un siècle qui finit par basculer dans la Terreur. Elle avait compris comment tirer avantage de tout et de tous. Rien ne fut gratuit avec elle parce que rien ne lui avait été donné.

 

Une chose est certaine, la jeune Clairon avait comprit dès sa jeunesse, et sans doute grâce à sa mère, que les hommes sont des “marche-pieds” utiles dont il faut apprendre à se servir.

 

Dans ce jeu de masques et de convenances, la jeune Claire avait dû apprendre très tôt qu’on joue autant dans la vie qu’à la scène …Et que la sincérité n’est affaire que de point de vue. Il faut donner à voir et à entendre ce que la société veut voir et entendre… Et pour cela un clairon est un instrument d’une remarquable efficacité!

 

La Clairon dut monnayer au mieux ses talents, sa jeunesse, sa renommée. Les méchantes langues ont largement relayé les rapports de police mentionnant volontiers que l’organe vocal de La Clairon n’était pas réservé qu’à la scène…

 

En dépit des moqueries et des jalousies, La Clairon continua à en imposer par son interprétation, notamment en innovant dans la façon de déclamer les rôles tragiques, mais aussi dans la façon de se vêtir sur scène, ce que Diderot en personne loua et qui initia la réforme du vestiaire de la Comédie-Française.

 

En 1854, la compagnie amorça une conversion, passant d'un style ampoulé à une simplicité qui arracheraient des larmes aux plus durs critiques.


 

 

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Sources

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mademoiselle_Clairon

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mademoiselle_Dumesnil

https://fr.wikipedia.org/wiki/For-l'%C3%89v%C3%AAque

https://nord-decouverte.fr/la-vie-dissolue-de-mademoiselle-clairon-conde-sur-escaut/#prettyPhoto

https://fr.wikipedia.org/wiki/Larive

https://www.comedie-francaise.fr/fr/artiste/mlle-raucourt

https://en.wikipedia.org/wiki/Alexander,_Margrave_of_Brandenburg-Ansbach

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Lemoyne_(1704-1778)

https://www.ruevisconti.com/Histoire/EnfantsduMarais/Clairon.html

 

 

 

 

 

Photos

couverture

Portrait de Mademoiselle Clairon par Jean-Baptiste Lemoyne. (C) RMN-Grand Palais /

René-Gabriel Ojéda 1761

https://nord-decouverte.fr/wp-content/uploads/2023/09/buste-clairon-Clairon-Jean-Baptiste-Lemoyne.jpg

 

Claire Josèphe Hippolyte Léris dite Mademoiselle Clairon

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Mademoiselle Clairon en Médée - Carle Vanloo

En 1757, la princesse Galitzine propose à Mlle Clairon, la plus grande tragédienne de l’époque, de se faire peindre à ses frais. La Clairon choisit son peintre, Carle Vanloo, et sa scène, la fin de la Médée de Longepierre d’après Euripide, où elle avait triomphé à la Comédie Française. Vanloo termine son tableau en 1759, le présente à Louis XV qui offre la « bordure », exécutée par le sculpteur Michel-Ange Slodtz. Le tableau est exposé au Salon de 1759 et jugé très sévèrement par Diderot. Mortifié, Vanloo exécute cette réduction, qui se trouve à Potsdam, Neues Palais : il corrige l’expression de la Clairon, plus « grande et tranquille », et tourne à demi Jason-Lekain, présenté initialement de dos.
Collection Jean de Julienne (1686-1766).

Vente après décès, Paris, 30 mars-22 mai 1767, n°269.
Vendu 120 livres à Rémy pour le compte de Frédéric le Grand.

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Portrait du buste de Mademoiselle Clairon par Jean-Baptiste Lemoyne. (C) RMN-Grand Palais /

René-Gabriel Ojéda 1761

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